CHAPITRE SEPTIÈME 5g
Depuis le printemps de 1&13, Sismondi était à Paris, où les amis de la comtesse d'Aibar.y, ceux de Mme de Staël et bientôt celle ci elle-même, lui firent le meilleur accueil. Elle l'introduisit chez une femme extrêmement spirituelle, qui demeurait dans son voisinage. C'était la duchesse de Duras, une fille du comte de Kersaint, qui à la Convention représentait le parti modéré et avait payé ses opinions de sa tête. Son mari au contraire, le duc de Duras, appartenait par ses traditions de famille et par sa situation personnelle aux intimes de la cour. La duchesse, dont l'extérieur avait avec celui de Mme de Staël une ressemblance frappante qu'elle se plaisait à constater, avait de la peine à maintenir intactes ses sympathies libérales sous les exigences de sa situation officielle. « Une personne vraie dans un cercle factice », ainsi la nommait Mme de Staël. Depuis le Consulat, la duchesse de Duras était li^e avec Chateaubriand, qui avait coutume de lui dicter et qui fréquentait beaucoup sa maison K Pendant les derniers temps de l'Empire, le grand écrivain passa à la politique. Il écrivit la brochure : De Bonaparte et des Bourbons, qui donna le signal de l'apothéose de la vieille monarchie et de l'insulte à l'Empereur, aussitôt après la chute de celui-ci. L'un ni l'autre ne faisait l'affaire de Mme de Staël, que séparaient encore de l'auteur d'autres divergences d'idées ; la duchesse de Duras rétablit cependant les rapports de société entre eux.
1 Sismondi, Fragments de son Journal et Correspondance. Revue historique, 1877, 76.
Pendant ce temps, Benjamin Constant travaillait dans la presse à établir le contrepoids politique nécessaire. Depuis l'écho des projets du prince-royal de Suède, « la sotte chute de Bernadotte », comme il disait à présent, le désir s'accroissait chez lui de prendre une part active aux événements. 11 écrivit de Belgique à Talleyrand. A Paris et grâce à La Harpe, il s'approcha du tzar Alexandre, qui promit une décoration, fréquenta Pozzo di Borgo. Lacretelle, Beugnot, Garât, Suard, Guizot, et aussi Fouché, qui avait su s'arranger de façon à se rendre, depuis le 31 mars, indispensable dans les deux camps. Le salon de Mme de Staël était toujours ouvert à Benjamin Constant. Déjà avant l'arrivée de celle-ci à Paris, il s'était prononcé sur la politique intérieure de la France. Le 21 avril, un article de lui, dans les Débats^ exposait la doctrine de la neutralité de la couronne entre les partis, doctrine dont il faisait le centre de gravité du mécanisme parlementaire. Presque chaque jour, à partir de là, il se tint sur la brèche en faveur de la monarchie parlementaire, en faveur du drapeau blanc entouré d'institutions libérales. Former les Français au gouvernement constitutionnel, telle fut la tâche qu'il proposa à son activité politique, et il publia successivement et coup sur coup une série d'articles et de brochures qui défendaient cette idée. Son humeur changeait constamment, mais le but restait immuable devant ses yeux. La plus importante de ces publications fut Y Esquisse dune Constitution, qui parut à la fin de mai 1814. Elle est pénétrée du vif désir d'éviter les défauts de