CHAPITRE PREMIER Öl
et de déployer de Pesprit et de la perspicacité pour faire front à la spirituelle et vive Mme de Staël. Elle s'agite continuellement et veut tout savoir, tout voir, tout examiner. En dépit de ce sérieux dans l'esprit, elle a la nature superficielle des Français. S'il est permis de le dire, il y a en elle une sorte d'audace dans les jugements, qui nous choque parfois, nous autres Allemands, toujours prêts aux concessions ; mais qui, chez elle, loin d'être inspirée par un mobile condamnable, provient plutôt d'un noble amour pour la vérité. Dans la société, toutefois, on aime mieux ce qui est arrondi que ce qui est anguleux, et toujours se tenir aux aguets, toujours veiller au défaut de la cuirasse, cela est fatigant Chez la Staël on entend tout sans déplaisir, parce qu'elle a un beau langage et ne dit pas un seul mot insignifiant. Mais si, à Paris, j'entendais ainsi raisonner sur les productions allemandes, sur les chefs-d'œuvre des Français, sur leur unité de temps et de lieu, sur le peuple, etc., et cela par des gens sans idées et sans valeur, la chose me serait extraordinairement pénible. La volubilité de sa langue ne saurait se dire. Humboldt n'est rien à côté de Mme de Staël, et cependant il s'entend parfois à bavarder. Elle écrit un grand livre sur son voyage, sur l'Allemagne, sur la philosophie, qui l'occupe beaucoup, et en particulier sur la littérature allemande... La Staël est souvent aussi au Palais (chez la duchesse Amélie), et là c'est la Gœchhausen qui l'adore le plus; Bœttiger s'acquitte clans les règles de l'office de petit-maître et est à mourir de rire quand il parle français. Nous
allons le perdre, mais sans que la mort l'abatte, ce qui est un heureux événement ; il s'en va à Dresde, dans les pages. Gœthe a été indisposé trois semaines, et Schiller et Wieland ont dû sauver seuls l'honneur des lettres ; puis Schiller à son tour à été malade douze jours environ ; maintenant il va mieux et sortira pour fêter son jour de naissance l ». Cette lettre est du 28 janvier. Quelques jours auparavant, Gœthe avait pour la première fois donné l'hospitalité à Mme de Staël, et peu après il devint aussi son hôte ; mais, obligé de se ménager, il refusait toutes les autres invitations, et se bornait à l'intimité. A une de ces occasions, eile écrivait à Schiller : « Gœthe s'est engagé à venir vendredi chez moi à sept heures pour y souper ; si vous vouliez honorer de votre présence ce souper tout à fait intime, — ne me refusez pas, vous qui êtes aussi simple dans vos manières qu'illustre par votre génie, — il n'y aura que Gœthe, vous, Benjamin Constant et moi — vous viendrez sans toilette, n'est-ce pas, et (faisant allusion à une conversation avec lui) vous rendrez heureux tous mes moi, l'empyrique, l'absolu, etc. 2 ». Mais Schiller, de plus en plus absorbé par son œuvre et obligé de la terminer à l'époque fixée par le théâtre de Berlin pour la première représentation de Guillaume Tell, était fatigué, surexcité, et aspirait au repos.
1 * Caroline de Wolzogen, Œuvres posthumes, II, 217. Charlotte Schiller à W. de Wolzogen, Weimar, 28 janvier
2 * Ulrichs, Lettres à Schüler. Mme de Staël à Schiller, 20 février 1804.