CHAPITRE SEPTIÈME 5C
la Constitution de 1791, « dirigée comme une machine de guerre contre le pouvoir exécutif », comme le dit maintenant aussi Benjamin Constant à l'instar de Necker ' . La nouvelle Constitution ne devait pas renouveler cette faute à l'égard du peuple. Deux Chambres, Tune héréditaire, l'autre sortie des élections directes, des ministres responsables et parlementaires, un pouvoir exécutif fort et planant au dessus des partis, la liberté de la presse, le jury et la garde nationale accordés, tout un système de garanties légales combiné d'après les idées anglaises pour la défense des institutions libérales, telle était la doctrine dirigée par Benjamin Constant contre les partis extrêmes et défendue par lui avec une habileté consommée. Il mérita le suffrage de Mme de Staël, qui dans les Considérations, et sous certaines réserves, s'est inspirée d'idées semblables.
Elle gardait encore moins d'illusions que lui, si faire se pouvait, sur le prochain avenir. Le roi s'essayait au jeu de reprendre d'une main ce qu'il avait donné de l'autre. C'est en vain que Fouché, dans une brochure anonyme, mit en garde contre les royalistes extrêmes, qui cherchaient leur point d'appui auprès du comte d'Artois -. Le roi fit savoir à Chateaubriand, au sujet de sa brochure dépourvue de toute mesure, qu'elle lui avait été plus utile que
1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 mars 1887, 776.
2 Les remontrances du Parterre, ou Lettre d'un homme qui n'est rien à tous ceux qui ne sont rien. A Paris, chez les marchands de nouveautés, 1814, in-8° de 10 pages.
cent mille hommes. 11 dit à Beugnot, qui était membre de la commission delà Constitution, qu'il ne devait rien communiquer à Talleyrand de ces délibérations. Beugnot lui ayant répondu qu'il craignait que cela arrivât pourtant, et de la part d'un de ses vingtquatre collègues : « C'est possible », fit Louis XVIII, « mais il ne faut pas que ce soit par vous ! ». Or, Talleyrand était premier ministre, et il avait des hommes de confiance dans toutes les régions de la cour et du gouvernement ; ce qui se passait, il le savait, et très exactement, même si le roi ne le lui disait pas. Et ce qui se passait était non seulement de la plus haute importance, mais aussi d'un caractère tout particulier. La fiction des dix-huit années de règne du nouveau monarque était considérée comme assurée du moment où n'aboutissait pas la Constitution sénatoriale, qui rappelait le frère de Louis XVI , mais non pas Louis XVIII. Or, à cette fiction le roi rattachait l'essence même de son autorité. Il se regardait comme l'héritier d'une souveraineté absolue, d'un droit inaliénable. Il laissait les hommes qu'il avait convoqués disputer tranquillement la Charte constitutionnelle, cette Constitution sur le modèle anglais, qui, disait-on, répondait à ses vœux et était cautionnée par la Déclaration de Saint-Ouen. Il lui suffisait qu'on lui accordât deux points importants. Le premier, qu'il donnât les garanties constitutionnelles de sa volonté libre et indépendante ; le second, que tout ce que la nouvelle Constitution ne mentionnait ni ne modifiait pas expressément fût considéré 1 Beugnot, Mémoires, II, 147.