CHAPITRE SEPTIÈME 6o I
quitter Paris plus tôt, comme nous l'apprend une lettre d'elle à miss Berry, si ses affaires ne l'y avaient retenue. « Nous sommes ici dans un calme plat » , écrivait-elle à son amie, à Londres, le 14 juin ; « heureux de n'être plus persécutés et transportant toutes nos flatteries à de plus honnêtes gens que Bonaparte, mais sans conserver pour cela plus de dignité en nous-mêmes. Cependant à la fin nous serons libres, parce que rien en ce genre ne rétrograde définitivement. Quant à la société, elle est encore nulle, il s'en rassemble quelques débris chez moi, mais il n'y a point d'ensemble l » .
Une lettre du même temps à la duchesse Louise parle également de la situation : « Les étrangers ont été reçus avec une douceur parfaite, car rien ne réveille plus la triste apathie du pays. Quinze ans de tyrannie ont fini tout esprit public. Je crois cependant que le gouvernement actuel est bien établi. Le roi a de l'esprit et de l'adresse, et tous les moyens pris par Bonaparte pour établir la tyrannie servent à l'existence des choses actuelles. L'histoire d'ÀEgleterre se recommence. Puissions-nous revenir à la Restauration de 1688 2 » .
D'autres raisons contribuaient à ne plus lui rendre aussi cher ce Paris qu'elle avait jadis si ardemment désiré revoir. Ses nerfs avaient tellement souffert, que seul un calme relatif parvenait à lui donner du soulagement et les forces nécessaires pour achever
i Miss Berry, Journal and Correspondence, 111, 27-28. 2 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 266.
sa tâche. Or, au milieu des passions déchaînées, il ne lui était plus possible de conserver à la fois son repos et ses amis, car ceux-ci étaient dispersés dans les camps politiques les plus différents. Matthieu de Montmorency, qui servait maintenant aveuglément la cause royaliste, lui reprochait de faire de l'opposition à toute mesure gouvernementale. Elle-même se sentait incapable de renoncer aux principes afin de s'entendre sur les questions du jour, et elle avait donné à sir James Mackintosh, auquel elle reprochait en riant de se livrer à cette tentative, le surnom de M. Harmony. Benjamin Constant aussi lui préparait, dans le cours de cet été 1814, une nouvelle surprise. Pendant des années il avait vu Mme Récamier dans le cercle intime de Coppet et à Paris, sans sortir de son indifférence. Un jour elle le fît prier, à Paris, de vouloir bien se rendre chez elle, car elle voulait recommander à sa plume les intérêts de Murât, qui lui avait rendu maints services. Il garda de cette entrevue une impression qui prit bientôt les proportions d'une passion folle. La coquetterie de la jolie femme éveillait un espoir que son bon sens savait être chimérique, et, ballotté entre deux courants si contraires, il tomba dans un état tel, que Mme de Staël, qui n'en connaissait pas le motif, mais qui le soupçonnait, lui fit observer un jour qu'il serait sage à lui de s'éloigner, du moins pour un temps. « Vous blessez tout le monde », lui dit-elle, « en n'écoutant pas, en ne répondant pas, en ne vous intéressant à rien de ce qu'on vous dit ; il ne vous restera pas un ami si vous continuez. Moi, je ne me soucie déjà plus de vous.