CHAPITRE SEPTIÈME 6o
pela dans la Chambre des pairs comme l'aîné de sa maison. Des études sérieuses et des expériences acquises au service de l'administration napoléonienne, l'avaient préparé dès sa jeunesse à la vie publique. Avec le contentement de soi qui caractérise le parti doctrinaire, dont il devait bientôt devenir un des chefs, il dit de lui-même : « Mes sentiments étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées ». Ces dernières consistaient surtout en ceci: il considérait la Révolution comme inévitable, et, somme toute, salutaire, l'ancien régime comme mort à jamais ; la Constitution des Etats-Unis lui semblait l'idéal de l'avenir, et la forme gouvernementale anglaise celui du temps présent *. Sa mère avait épousé en secondes noces le marquis d'Argenson, homme excellent mais républicain fanatique, qui refusa de servir sous Louis XVIII. Les amis du jeune duc de Broglie étaient tous dans le camp libéral ; parmi eux se trouvait Auguste de Staël, a matter of fact man, comme il le nomme, dont la nature haute et généreuse le captivait. Il devint bientôt l'hôte quotidien de Mme de Staël, et conçut pour sa fille une inclination profonde et durable.
Celle-ci était belle, sérieuse, pieuse, et passait pour un peu sévère auprès de ceux qui ne la voyaient qu'à distance. Quand on la connaissait, on ne jugeait pas ainsi. Elle avait heaucoup hérité de l'esprit de sa mère, écrivait excellemment, sans rien publier elle-même, et méritait l'éloge enthousiaste que Guizot, entre autres, lui a accordé. Le duc de Broglie,
1 Duc de Broglie, Souvenirs, ï, 262.
lui, s'habillait négligemment et avait coutume d'enfoncer profondément sur sa tête son chapeau démodé ; il était distrait, sauvage, et mit pius d'une fois à l'épreuve, ainsi qu'il l'avoue lui-même, la patience de sa belle-mère, qui était aimable, sociable, toujours occupée des autres, mais non pas précisément endurante. Elle passa sa plume à travers le manuscrit de son premier discours et le lui rendit en observant qu'elle ne savait pas ce qu'il voulait dire. On se racontait à Paris qu'un soir un invité, s' étant trouvé dans l'embrasure d'une fenêtre à côté du jeune duc, qui s'entretenait avec sa fiancée, ne put s'empêcher d'entendre ce qu'il lui disait. Sa discrétion fut rassurée : il lui expliquait l'impôt sur le sel.
Mme de Staël ne se trompa point, cependant, en remettant entre les mains du duc de Broglie le bonheur de son enfant. Au bout de vingt -deux ans de mariage, pas un nuage ne l'avait troublé. Alors mourut la duchesse de Broglie. Son mari n'a jamais soulevé le voile qui cachait aux profanes l'histoire de son bonheur intime. Mais quand celui-ci eut pris fin et qu'il resta seul, il écrivit ceci au vieil ami de la famille, Guillaume Schlegel ' : « Vous me plaignez et vous avez raison. Nul n'est plus à plaindre que moi... Ce qui reste de la vie est décoloré et solennel. Je n'ai pu, comme vous, prendre le parti de me retirer tout à fait du monde et des affaires pour me consa
1 A. G. Schlegel, Correspondance inédite. Le duc de Broglie à A. G. Schlegel, Paris, 31 décembre 1838 et 9 janvier