‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 298 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME O · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME O

nous dit-il allègrement ; il l'aidait à faire passer, dans le langage technique de notre législation, des idées empruntées à la législation britannique, à ménager les transitions entre l'un et l'autre. Il est telle de ses brochures entre autres, « et ce n'est pas la meilleure », celle sur la responsabilité des ministres et autres agents du pouvoir exécutif, dont il lui suggéra les données principales. Une transformation d'un autre genre s'était opérée en outre dans l'esprit du grand publiciste : sous l'influence de Mme de Kriidener, rentrée en France, le sceptique était devenu non seulement croyant, mais mystique, et sans entrer en rien clans cette « rêverie » de la Sainte - Alliance, qui se préparait à petit bruit, il ne demeura pas entièrement étranger aux jongleries du moment. Ainsi, par exemple, il lui arrivait de passer, lui et maints autres néophytes, des nuits entières dans le salon de Mme de Kriidener, tantôt à genoux et en prière, tantôt étendu sur le tapis et en extase ; le tout sans fruit, a car ce qu'il demandait à Dieu », ajoute plaisamment le narrateur, « c'est ce que Dieu souffre parfois dans sa colère, mais qu'il tient en juste détestation. Epris de Mme Récamier, belle encore à cette époque, bien que déjà sur le retour, ce que Benjamin Constant demandait à Dieu, c'était les bonnes grâces de cette dame, et Dieu faisant la sourde oreille, il ne tarda pas à s'adresser au diable, ce qui était plus conséquent. » Et cela est à la lettre. Un jour, en effet, ou plutôt une nuit, que le duc de Broglie, Auguste de Staël et Benjamin Constant revenaient en voiture d'une maison de cam- 111 39

6lO MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

pagne aux environs, le dernier fit à ses deux amis la singulière confidence des efforts qu'il avait tentés dans le desSein d'entrer en marché avec l'ennemi du genre humain ; à mesure qu'il leur expliquait les simagrées auxquelles il s'était soumis, ses expériences conçues et déçues, son récit devint si expressif et si poignant, que, lorsqu'il l'eut terminé, ni lui ni ses amis n étaient tentés de rire. Tous trois tombèrent dans une rêverie pénible et pleine d'angoisse et rentrèrent à Paris sans s'être dit un seul mot.

En attendant, la situation politique devenait de plus en plus grave, bien que le ministre des finances, le baron Louis, administrât son ressort avec une rare habileté et un succès inattendu. Mais son collègue, le ministre Ferrand, excita au plus haut degré, dans la question des indemnités à accorder aux émigrés, les passions politiques, en représentant le roi comme tout particulièrement obligé envers cette portion de ses sujets. « Je suis venu, le discours de M. Ferrand à la main, convaincu que le peuple allait retourner vers moi ' » , dit plus tard Napoléon, pour expliquer comment, en 1815, il avait rallié le peuple à sa cause. La partie de la nation la plus mécontente était l'armée, qui se sentait blessée par toute une série d'ordonnances, et qui voyait un outrage dans l'obligation de parader en des combats simulés sous les yeux des ducs d'Angoulême et de Berry, tandis que les affronts n'ataient pas épargnés à ses chefs les plus illustres, quand ceux-ci étaient obligés de paraître à la cour, ou de se voir remplacer 1 Lavalette, Mémoires et Souvenirs, ïï, 419.

Page 1