‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 299 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME 6ll · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 6ll

à l'armée par des nullités fie l'aristocratie légitimiste. 11 était injuste, par contre, de rendre la monarchie responsable des grosses pertes matérielles subies au cours de longues guerres ainsi que du revirement de fortune par lequel tant de Français autrefois employés à l'étranger se trouvèrent sans pain. Toutefois le mécontentement s'accrut, et deux feuilles , le Censeur et le Nain jaune, la première sérieuse, la seconde plaisante, ouvrirent le feu de la réaction morale contre la première Restauration. Le conventionnel Carnot, un des premiers qui, en 1814, s'était prononcé pour la nécessité de la Restauration, essaya maintenant de prouver que la responsabilité de la mort de Louis XVI incombait aux royalistes, et non aux Jacobins, et mit en garde la monarchie contre ses propres amis. Chateaubriand, dans sa réponse, resta relativement modéré, et fit valoir quelques circonstances atténuantes en faveur des « régicides » . 11 recommanda le maintien de la Charte comme traité de paix entre les parlis.

Le 30 déce?nbre, les Chambres se séparèrent, déçues et irritées. La tentative de se concilier l'armée en nommant le maréchal Soult ministre de la guerre, échoua complètement ; bonapartistes et révolutionnaires se liguèrent en secret contre le gouvernement détesté. Le seul point lumineux pour celui-ci, c'était l'action diplomatique de Talleyrand au Congrès de Vienne. Les puissances coalisées avaient, dans la capitale de l'Autriche, réduit au rôle de spectatrice la France, dont la situation avait été réglée peu auparavant par la paix de Paris. Mais dès le 3 janvier 1815,

le plénipotentiaire de Louis XVIII concluait avec l'Angleterre, l'Autriche, les Pays-Bas et trois petits Etats allemands, une alliance secrète qui sauvait l'existence du royaume de Saxe et contraignait en même temps le tzar à cédera l'Autriche et à la Prusse des portions de territoire polonais. La France, qui était allée jusqu'aux menaces de guerre, ne recouvrait pas seulement ainsi son influence en Europe ; du même coup était réglé le compte personnel de Louis XVIII avec le tzar Alexandre, dont les principes en matière politique équivalaient, aux yeux du roi de France, à ceux de Bonaparte '.

Talleyrand dut sa victoire à la mise en avant d'une définition qui existait longtemps avant lui dans le répertoire de la langue, mais à laquelle il donna le premier, au Congrès de Vienne, une application constitutionnelle et politique. C'était la définition de la légitimité, qui depuis a fourni matière à tant dinterprétations *. Nous n'avons à nous occuper ici que de celle de son inventeur, Talleyrand. Il la présenta comme le rétablissement d'une «politique toute morale », comme une restauration générale des dynasties, opposée au règne de la force, à la Révolution, aux Etats et dynasties créés par elle, dont le sort dépend ou d'une faction ou des chances de la guerre,

1 Correspondance inédite du prince de Talleyrand el du roi Louis XV fil pendant le Congrès de Vienne, publiée par M. G. Pallain, 85, 186,207 et sqq.

2 * J. Held, Légitimité et principe de légitimité. Wiirzbourg, 1859. — * F. Brockhaus, Le principe de légitimité, 1-44.

et il fit voir que c'était surtout pour l'intérêt des peuples, qui ont besoin d'institutions stables, qu'il fallait consacrer la légitimité des gouvernements1 ». « Que vient faire le droit public dans nos délibérations? », demandait à la Conference de Vienne le prince de Hardenberg, chargé de présenter les revendications de la Prusse par rapport à la Saxe. « Il fait que vous êtes ici » , répliqua Talleyrand, qui, au nom du principe de la légitimité, prit résolument parti pour le maintien de la Saxe. Il n'était pas devenu soudainement le champion d'une cause idéale. Ni lui, ni Louis XVJ1I, ni Metternich, qui adopta le principe en question, ne songeaient à en tirer les conséquences pratiques. Non seulement, en effet, Bernadotte restait en Suède et l'Autriche dans la Vénitie ; l'ancienne Pologne demeurait partagée 2, et il n'était pas question de revenir sur les sécularisations non plus que sur les médiatisations. Mais ce principe, qui sauvait la Saxe, empêchait par là même la prépondérance de la Prusse en Allemagne et devait, appliqué à Murât, ramener les Bourbons sur le trône de Naples3. Les négociations à ce sujet étaient en train. Gentz reçut, le 27 décembre, vingt- quatre mille florins de Talleyrand, pour parler, comme il le fit effectivement et avec l'assentiment de Metternich, du désintéressement

1 Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIU pendant le Congrès de Vienne. Rapport fait au Roi pendant son voyage de Gand à Paris, juin 1815. Voir particulièrement p. 446-448.

« Ibid., 311, note.

3 Ibid.,265, 267, 281.

de la France et de la stabilité de ses institutions sous Louis XVIII1.

Tout à coup la scène changea, et le gouvernement apprit, le 5 mars, que Napoléon avait débarqué à fannes. Paris ne fut informé de cette nouvelle que le lendemain.

Mme de Staël avait passé l'hiver dans une réserve commandée par les circonstances. Jaucourt, dans ses lettres à Talleyrand, mentionne parfois en passant son nom, en ajoutant que l'on continue à la considérer comme la grande-prêtresse de la liberté et de la paix, et qu'elle est revenue de C lieh y à Paris « pour faire rage constitutionnelle i » . Elle-même écrivait le 28 février à Meister : « La Fiance me paraît tranquille, grâce à la sagesse du roi. Mais il n'y a de fondé que la reconnaissance qu'il inspire. Les vieux préjugés sont comme Inès de Castro, couronnée après sa mort ». Ce qu'elle pensait réellement de la situation, on le vit seulement quand elle eut appris le retour de l'ile d'Elbe. « Dès le premier mot, elle vit le bout des choses », écrit le duc de Broglie : « l'armée en révolte, le pays résigné, le royalisme en déroute, et l'Empereur aux Tuileries. Elle écouta avec la plus tranquille incrédulité, plutôt même avec un peu de compassion contenue, le déluge de promesses et de

1 * Auguste Fournier. Sur l'histoire drs Guerres de délivrance. Allgemeine Zeitung, supplément, 7 janvier, 1887. — * Gentz, Mémoire du 12 février 1815, imprimé dans les Mémoires de Melternich, II, 473 et sqq.

* Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVM, 162-163, notes.

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