‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 300 sur 341 · CHAPITRE SEPTIEME 6l · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME 6l

menaces, d'invectives et d'imprécations qu'on vociférait autour d'elle ; exhortant chacun à faire son devoir par respect pour soi-même, pour l'honneur de la cause et du drapeau, mais sans pousser personne à se compromettre, avec un amour persévérant pour la France quand mème^ mais pas la moindre confiance dans la France du moment. Son parti fut également pris sur-le-champ... La promesse (faite par Louis XV III du remboursement des deux millions) tombait naturellement avec celui qui l'avait faite. Les bonapartistes, dans l'avant-goût de leur triomphe, pressaient Mrae de Staël de ne pas s'éloigner, de rester, de se déclarer pour l'Empereur, lui promettant alors monts et merveilles. J'ai entendu à ce sujet M. de Lavalette, qui demeurait dans la même maison qu'elle, redoubler d'instances à mesure que le moment fatal approchait, et le prince de Beauvau, le gouverneur du roi de Rome, se faisait fort de tout obtenir. Mme de Staël recevait ces insinuations avec le dédain qu'elles méritaient, faisait ses paquets à la hâte, en m' exhortant à rester aussi longtemps qu'il y aurait quelque chance de résistance à la nouvelle invasion du despotisme impérial, et en me donnant rendez-vous à Coppet, lorsqu'il n'y en aurait plus1 ».

Les Mémoires de Lavalette complètent ce qu'on vient de lire. « J'habitais alors », nous dit celui-ci, « une partie de l'ancien hôtel de Lamoignon ; Mme de Staël occupait le rez-de-chaussée. Le lendemain du

1 Duc de Broglie, Souvenirs. I, 290-291. Comparer * Bonstetten, Lettres àFriderike Brun, II, 81, ^3 mars 1815.

jour où le débarquement de l'Empereur fut connu, elle me fit prier de descendre chez elle. En entrant dans son salon, elle vint au-devant de moi, les bras croisés sur la poitrine, et d'une voix émue, mais éclatante : « Eh bien ! Monsieur, le voilà de retour. — 11 n'est pas encore arrivé ; la route est longue, et je crains que les obstacles... — Il arrivera; il sera ici dans peu de jours ; je ne me fais pas d'illusions. Ah, mon Dieu ! voilà donc la liberté perdue sans retour! Pauvre France! après tant de souffrances, malgré des vœux si ardents, si unanimes... Puisque son despotisme l'emporte, je m'éloigne de ce pays, je vais le quitter pour toujours, sans doute... — Mais, Madame, pourquoi cette résolution extrême? Vous n'avez rien à craindre de l'Empereur ; le malheur et l'opinion si puissante auront une grande influence sur lui. — Non, je veux partir. Que puis -je faire ici ? »l'aurais trop à souffrir, hélas! quand je les vis, ces princes, en Angleterre, ils écoutaient la vérité ; je leur peignais l'Etat de la France, ce qu'elle demandait, ce qu'il était si facile de lui donner. Je croyais les avo;r convaincus, et ici, pendant onze mois, croiriez vous que je n'ai pu leur parler une seule fois? Je les voyais s'avancer vers l'abîme, et ma voix a été repoussée... Je crois bien que Bonapi\rte n'osera pas m'opprimer maintenant ; mais vivre sous ses yeux ! jamais ». Puis, me regardant en face : « Je ne veux pas pénétrer vos secrets, ni savoir ce que vous avez fait dans cette équipée ; mais je compte sur vous pour échapper aux mauvais traitements, aux persécutions qui peuvent commencer même avant son ar-

Page 1