CHAPITRE PREMIER
cette matière ' » . Plus loin, Gœthe remarque que le livre de Mmc de Staël est la pierre de touche d'après laquelle il convient de la juger elle-même 2. Schiller se déclara absolument acquis au projet de son ami et gagné par certaines idées de l'opuscule de Mmo de Staël, qu'il trouvait excellentes. Mais, dans l'intervalle, survint un livre de Diderot qui le captiva tellement qu'il oublia la promesse faite à Gœthe. La lecture de cet ouvrage et de celui de Mme de Staël lui fut, dit-il, d'une véritable nécessité intellectuelle au moment où son propre travail, qui l'absorbait tout entier, eût trop limité son horizon 3.
Ce travail n'était autre que Wallenstein. Chercher et trouver ainsi, dans le monde intellectuel évoqué par la jeune femme, un refuge contre les tragiques conflits qui troublaient le sien , quel plus délicat hommage lui eût pu rendre le poète ? Gœthe, pendant ce temps, était tout à ses recherches scientifiques. « Mes travaux sur l'optique avancent », écrivait il, « Knebel y prend de l'intérêt, et cela m'est très avantageux, car il est bon de voir qu'on n'écrit pas pour soi seul. C'est d'ailleurs avant tout un exercice de l'esprit qui calme les passions et dédommage
1 * Correspsndance entre Schiller et Gœthe, I, 203, 205, 208, nos 247, 248, 250, 253. A Schiller, Weimar, 30 novembre, 5, 7 et 10 décembre 1796.
2 * Annales gœthiennes, 1880, 446. Gœthe à Kœrner, Weimar, 8 décembre 1796.
3 * Correspondance entre Schiller et Gœthe, I, 204, 208, 210, nos 249, 252, 255. A Gœthe, Iéna, 6, 9, 12 décembre
de ces mêmes passions, comme Mme de Staël le prouve au long dans son livre f » .
Les appréciations n'étaient pas toujours aussi favorables. Schiller, ayant lu les Nouvelles de Mme de Staël, peu faites, il faut bien en convenir, pour justifier l'intérêt de Goethe, portait sur elles ce jugement : a Elles caractérisent parfaitement cette nature nerveuse, raisonneuse, et complètement antipoétique, ou plutôt cette absence de nature chez un esprit si riche. Cette lecture vous met de mauvaise humeur ; j'ai éprouvé ce qu'en pareil cas vous éprouvez vous-même : on partage absolument la disposition morale de l'auteur, ce dont on se trouve très mal. 11 manque à cette personne toutes les belles qualités de la femme, et cependant les défauts de son livre sont parfaitement féminins. Elle sort de son sexe sans s'élever au-dessus. J'ai toutefois rencontré çà et là quelques jolies réflexions qui, du reste, ne manquent jamais chez elle, et qui indiquent qu'elle sait jeter sur la vie un regard perspicace ». Cette fois encore Gœthe fut plus indulgent. Il se contenta de répondre qu'il connaissait les Nouvelles de Mme de Staël et que c'étaient des productions étonnamment passionnées 2.
A ce moment on discutait en Allemagne pas seulement l'écrivain, mais la femme. Dès janvier 1797, c'est-à-dire juste à l'époque où le flot des injures et
1 * Correspondance entre Schiller et Gœthe, I, 198, n°242. A Schiller, Weimar, 17 décembre 1796.
2 * Ibid., II, 85, 86, nos 484 et 482. A Gœthe, Iéna, 20 juillet 1798 ; Weimar, 21 juillet 1798.