CHAPITRE PREMIER
des calomnies montait contre elle, Bœttiger écrivait à Auguste-Guillaume Schlegel, en lui envoyant quelques numéros du journal royaliste La Quotidienne, qu'il trouverait peut-être quelque divertissement à prendre connaissance de cette attaque satanique l. Un peu plus tard, Guillaume de Humboldt, revenu d'Espagne, renoua l'écheveau. Il envoya à Goethe, «par l'intermédiaire d'un jeune Danois », le livre De la Littérature, que l'auteur accompagnait de quelques lignes au grand poète, par lesquelles débutait sa correspondance avec lui. « Parmi vos nombreux admirateurs », lui disait-elle, « il n'en est point, je crois, qui sente votre ouvrage avec un enthousiasme plus profond que moi. La lecture de Werther a fait époque dans ma vie comme un événement personnel, et ce livre ainsi que la Nouvelle Héloïse sont les deux chefs-d'œuvre de la littérature selon moi 2 ». « Mme de Staël vous honore », écrivait Humboldt, « et elle serait heureuse de recevoir à son tour quelques mots de vous. Je n'ai encore passé qu'une quinzaine de jours ici avec elle, mais je l'ai vue journellement. Je l'aime beaucoup ; avec un grand nombre de traits des plus féminins il lui manque passablement, je l'avoue, de ce que nous nommons les belles qualités de la femme, et avec une intelligence admirable elle est rarement spiri-
1 * A. G. Schlegel, Correspondance inédite en 24 volumes, Bibliothèque de Dresde. Bœttiger à A. G. Schlegel, 7 et 29 janvier 1*797.
2 * Annales gœlhiennes, 1884, 112. Mme de Staël à Goethe, Paris, 28 avril 1799.
tuelle. Mais elle est d'une inépuisable bonté ; même dans le milieu si mesquin où elle vit si souvent, elle ramène tout aux idées et aux sentiments ; elle accorde sous ce dernier rapport ses droits à la nature, ne raisonne jamais, ainsi qu'on le fait ici, jusqu'à ce que toute vérité soit anéantie et se dissipe en vains sons, mais se raisonne bien plutôt elle-même sur les points où le simple raisonnement n'a plus rien à voir, est toujours impartiale et large dans ses vues, grande et noble dans sa façon de sentir. Elle m'apparaît toujours comme un caractère libre et un hardi esprit qui, du jour où il commence à agiter ses ailes, est retenu dans les langes de l'étroitesse française. Sous certains rapports ses livres valent moins qu'elle, comme c'est notre cas à nous tous ; sous d'autres, ils valent mieux. Dans la conversation, en effet, elle est rarement aussi solitaire dans son indépendance, aussi calme et profonde que dans ses écrits. Son livre Sttr Finfluenee des Passions me semble son œuvre la meilleure ; mais, envisagée au point de vue du fond, elle ne saurait être que faible. Pour apprécier l'état de la littérature dans tous les pays et à toutes les époques, il manque à la fois à Mme de Staël la philosophie et l'érudition. Elle n'a aucune idée nette du but que l'homme doit atteindre et envisage toutes les littératures avec Fœil d'une Française. Vous serez étonné de voir comme les Grecs sont mal jugés. Nous autres Allemands nous n'apprécions pas assez l'immense avantage qu'il y a pour nous à ce qu'Homère et Sophocle nous soient devenus accessibles et en quelque sorte apparentés. Vous jugerez vous-même