CHAPITRE PREMIER
Or, c'était là une chose que Mme de Staël ne connaissait pas. Un jour que le poète lui parlait de son projet d'emprunter un sujet de drame à l'histoire des Pays-Bas, il ajouta qu'il préférerait ne pas écrire sa pièce plutôt que de la nommer à l'avance, ce qui n'arrêta nullement Mme de Staël, qui finit par lui faire avouer que ce drame porterait le nom de Marguerite *.
Ce qui devait nécessairement arriver arriva. Mme de Staël trouva les Allemands, même les plus grands d'entre eux, prêts à reconnaître sa supériorité sur tous les points où ils se sentaient vraiment inférieurs :1a part active prise aux catastrophes et aux grandes transactions politiques, la connaissance de la nature humaine, affinée par des luttes soutenues en commun, par l'observation des instincts, des motifs et des passions dont se composent les incidents de ces drames plus tragiques encore que ceux qu'évoquait leur imagination de poète. Ces avantages, ils les appréciaient d'autant plus qu'ils s'en savaient privés, au plus grand détriment de leur œuvre. Wieland, que Mme de Sîaël engageait à choisir un sujet tiré de l'histoire contemporaine, répondit par une profession de foi sur l'impuissance des œuvres littéraires en général, envisagées au point de vue de leur influence sur les gouvernants et les destinées des Etats. 11 tournait sa roue, disait-il, parce que l'oisiveté le tuait ; quant à un résultat, il n'y comptait pas 2.
1 * K. A. Boettiger, Choses littéraires et contemporains, II, 251, note.
2 *Id., Ibid., I, 263.
Le besoin de voir se dérouler devant lui une vie forte et mouvementée conduisit, dans l'été de 1804, Schiller à Berlin. « Mes travaux », dit-il à cette occasion, « doivent agir sur un public d'élite, et je me trouve dans un milieu si étroit et si mesquin, qu'il est vraiment étonnant que je puisse produire jusqu'à un certain point quelque chose qui s'adresse aux hautes sphères de l'Etat et de la société l ». C'était le même sentiment qui, pendant qu'il travaillait à la trilogie de Wallenstein, lui avait fait écrire à Goethe : «Je perds un temps et une force infinis à écarter les obstacles de la situation que le sort m'a faite et à entrer en possession de mes instruments propres, afin dem'attaquer à un objet qui m'est aussi étranger que le monde vivant, et surtout le monde politique 2 ».
Lui et son illustre ami ne se sentirent découragés que dans les moments où Mme de Staël leur demandait ce qu'ils ne pouvaient lui donner : la conciliation de leur propre monde poétique et d'un état intellectuel pour la vraie compréhension duquel toutes les conditions, ils le savaient, lui faisaient défaut et qui, d'ailleurs, ne pouvait se révéler subitement, même à un don de divination aussi merveilleusement perspicace que le sien. Le conflit entre les affinités personnelles et le contraste des idées, entre les pôles opposés de l'éducation et de la nationalité, et les
1 * Caroline de Wolzogen, Œuvres posthumes, I, 421. Schiller à Wolzogen, 16 juin 1804.
2 * Correspondance entre Schiller et Gœthe, I, 198, n° 242. Schiller à Gœthe, Iéna, 48 novembre 1796, et II, 1, n° 396, 2 janvier 1798.