‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 301 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

rivée, car tout ceci me paraît si bien préparé. De mon côté, comptez sur moi. Si j'apprends qu'on veut vous maltraiter, vous trouverez mes portes ouvertes à toute heure, et les moyens de vous échapper par le jardin vous seront ménages ». Je la quittai, profondément ému de ce qu'elle m'avait dit et de son noble procédé1 ».

« C'en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale s'il est battu », tels sont les termes qui lui servirent à résumer plus tard, dans les Considérations, son impression d'alors2. Mmo de Staël ne se laissa «''garer dans cette manière de voir ni par les illusions feintes et réelles des royalistes sur leur force de résistance à l'égard de Bonaparte, ni par les insultes lancées contre celuici. Elle reçut une fois encore huit cents personnes de la cour et de la ville dans l'hôtel de Lamoignon, au Marais, qu'elle avait loué. Villemain nous décrit une de ses apparitions dans le salon de Mme de Rumford, la veuve de Lavoisier. Il l'avait vue, depuis quelques mois, dans cette même maison et ailleurs, « éclairer d'une vive lumière quelque entretien accidentel sur la politique, les lettres, les arts, parcourir le passé et le présent comme deux régions ouvertes partout à ses yeux, deviner ce qu'elle ne savait pas, aviver par le mouvement de l'âme ou l'éclair de la pensée ce qui n'était qu'un souvenir enseveli dans l'histoire, peindre les hommes en les rappelant, juger,

1 Lavalette, Mémoires et Souvenirs. ÏI, 147-148, note. 2Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV,

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par exemple, le cardinal de Richelieu avec une sagacité profonde, et, il faut ajouter, une noble colère de femme, puis l'empereur Napoléon qui résumait pour elle tous les despotismes, et que sa parole éloquente retrouvait, à tous les points de l'horizon, comme une ombre gigantesque qui les obscurcissait... Mais ce soir-là, toute cette vivacité de libres pensées et de verve originale, toute cette chaleur de sympathie et de bienfaisance était comme éteinte par un seul et absorbant intérêt. Sous la parure qu'elle portait d'ordinaire à la fois brillante et négligée, sous ce turban de couleur écarlate qui renfermait à demi ses épais cheveux noirs et s'alliait à l'éclat expressif de ses yeux, Mme de Staël ne semblait plus la même personne. Son visage était abattu et comme malade de tristesse. Ce feu d'esprit qui habituellement le traversait et l'animait de mille nuances rapides, ne s'y marquait plus que par une expression singulière de mobile et pénétrante inquiétude, une sorte de divination dans le chagrin. On se sentait affligé en la voyant On avait devant les yeux non plus l'historien, mais la victime de dix années dexlL Quelques jours auparavant, son âme était tout entière à des soins de famille, à l'union la plus digne préparée pour sa fille, à la pensée du jeune homme de si noble nom et de si grande espérance que sa fille et elle avaient choisi ; et maintenant, c'étaient les apprêts d'une fuite nouvelle, l'attente d'un nouvel ébranlement de l'Europe, d'une ruine publique, où pouvait s abîmer tout bonheur privé, qui, de toutes parts, obsédaient cette âme active, que les incertitudes or-

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