‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 302 sur 341 · CHAPITRE SEPTlÈxME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTlÈxME

dinaires de la vie suffisaient parfois à troubler jusqu'à la souffrance * ». Elle serra longtemps la main de La Fayette et lui dit, devant deux amis qui mêlaient leurs vœux aux siens : « Dans le chaos prochain, vous devez demeurer, vous devez paraître, pour résister au nom du droit et représenter 1789. Moi, je n'ai que la force de fuir. Cela est affreux » . La veille, La Fayette s'était rendu auprès du roi en arborant la cocarde blanche. Mme de Staël, aussi, que les impertinences du parti royaliste, comme le dit Sismondi, auraient pu fortifier dans ses principes2, alla faire sa première visite aux Tuileries ; il lui sembla que Louis XVII I, à travers beaucoup de courage, avait une expression de tristesse, et elle trouva très touchante sa « noble résignation » dans un pareil moment. « Restez tranquille ici, vous, chère Madame », lui fait dire Villemain à Mme de Rumford; « votre maison sera parfois, comme a été la mienne, 1 hospice des blessés politiques de tous les partis... Mais moi, Bonaparte me hait ; il hait en moi mon père, mes amis, nos opinions à tous, l'esprit de 1789, la charte, la liberté de la France et l'indépendance de l'Europe. Il sera ici demain. Quelle comédie jouera-t-il au début? Je l'ignore ; mais vous savez ce qu'il a dit à Lyon, ses promesses générales d'oubli et ses affiches de proscriptions individuelles. Les griffes ont déjà reparu tout entières,

1 Villemain, Souvenirs r.ontcmporains d'histoire et de littérature, 2e partie, 24-28.

2 Sismomli, Lettres pendant les Cent-Jours. Revue historique, 1878, 128 129.

avant qu'il ait bondi jusqu'à nous. Je n'ai pas d'armée entre lui et moi, et je ne veux pas qu'il me tienne prisonnière ; car il ne m'aura jamais pour suppliante i » .

La même nuit elle quitta Paris, tandis que Napoléon inaugurait à Lyon son nouveau gouvernement, et que dans la capitale on tentait; comme dernière ressource, un appel de la monarchie aux constitutionnels, à La Fayette et à ses amis2.

Cette tentative venait trop tard, ainsi que l'avait très justement prévu Mme de Staël. Le 20 mars, quand Napoléon entra dans Paris, elle était déjà à Coppet. Le 19, jour où Louis XVIII, abandonné de la plus grande partie de la force armée et préservé par son apathie de tout oubli de sa dignité3, quitta la capitale, Benjamin Constant publia dans le Journal des Débats un article fameux qui, il l'espérait, lui vaudrait la reconnaissance de Mme Récamier. Il y parlait de Napoléon comme d'un Gengis-Khan et d'un Attila et terminait par une phrase qu'on a souvent citée : « Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible sous la monarchie, j'ai vu le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir è l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse ».

1 Villemain, Souvenirs contemporains d'histoire et de litterature, 2e partie, 29.

.2 La Fayette, Mémoires, V, 372-373. — Viel-Castel, Histoire de la Restauration, II, 324 et sqq., 356.

8 Baron de Vitrolles, Mémoires IL 348 359.

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