CHAPITRE SEPTIÈME 02 I
Comme saisie d'un pressentiment, Mme de Staël avait écrit en route à Mme Ilécamier, au sujet d'un article analogue de lui paru dans le Journal de Paris, le 11 mars, qu'elle pouvait lui rendre un dernier service en prenant soin de faire partir Benjamin *. Elle songeait avant tout à la colère de l'Empereur. Le hardi publiciste avait effectivement essayé de s'y soustraire, en allant provisoirement se réfugier à Nantes. « Je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Laine, l'un des quatre hommes les plus compromis de France », écrivait-il à Mme Récamier. Kn arrivant à Nantes, il constata que le préfet, Prosper de Barante, avait pris la fuite, et que la ville s'était déclarée pour Napoléon. Il retourna donc vers la capitale, où il reçut quelques jours plus tard, au lieu de la visite de gendarmes, celle du général Sebastiani, de (Jerando et de quelques autres bonapartistes, qui l'engagèrent vivement à se rallier à la cause de l'Empereur, résolu à donner maintenant à la France une Constitution représentative et libérale.
Ils ne disaient pas trop. Napoléon avait gravi avec une pointe d'émotion vraie l'escalier du palais des Tuileries ; mais nul mouvement de sensibilité passager ne lui faisait prendre le change sur la modification de sa situation. « Mon cher, dit-il à Mollien, le temps des compliments est passé : ils m'ont laissé arriver comme ils les ont laissés partir 2 » . Il
1 L'AutPur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 283. 12 mars (en route, six heures du matin.) i Mollien, Mémoires d'un ministre du Tresor, IV, 187.
cachait sa déception intérieure sous un calme apparent, écoutait tranquillement des discours qui autrefois l'auraient mis hors de lui, et exprimait à son entourage les idées d'un homme que la nécessité a convaincu. La tentative de regagner Talleyrand échoua. Celui-ci obligeait au contraire une fois encore les puissances à la lutte contre Bonaparte, et vantait au roi, dans sa dernière dépêche de Vienne, la fidélité d'Alexandre. Puis, au lieu de se rendre auprès de Louis XVIII, il alla provisoirement à Carlsbad. Quant à Napoléon, il revint à Paris sur une idée qu'avait émise Talleyrand au printemps de 1813, quand les destins de l'Empire étaient encore douteux, a Maintenant», dit il alors à Schwarzenberg, « le moment est venu où l'empereur des Français doit devenir roi de France * » . Déjà à Fontainebleau Napoléon pensait que ce n'était pas la coalition, mais les idées libérales qui l'avaient renversé, et que du moment où les peuples s'élevaient contre lui, il n'y avait plus rien à espérer 2. Il se résigna donc à subir le courant démocratique -libéral qui l'avait porté de Cannes à Paris, s'exprima dans un sens qui lui était favorable et se borna à tenir à distance l'oligarchie des Jacobins, qui cherchait à s'emparer du pouvoir.
Le 20 avril, cent coups de canon annoncèrent que, à l'exception de la Corse, le drapeau impérial
1 Auguste Fournier , Sur Vhistoire des guerres de délivrance . Allgemeine Zeitung , supplément , 5 janvier
2 La Fayette, Mémoires, V, 398.