CHAPITRE SEPTIÈME
caprices. Je n'ai jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir, j'avais de grands desseins ; le sort en a décidé. Je ne suis plus un conquérant ; je ne puis plus l'être... Jene hais point la liberté. Je l'ai écartée lorsqu'elle obstruait ma route ; mais je la comprends, j'ai été nourri dans ses pensées. Aussi bien l'ouvrage de quinze années est détruit, il ne peut se recommencer... Je ne demande pas mieux que d'être éclairé. Je vieillis. On n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir. 11 conviendra plus sûrement encore à mon fils * » .
Benjamin Constant le quitta encore libre, mais déjà hésitant.
Quelques jours après il fut nommé conseiller d'Etat, revit l'Empereur, qu'il trouva « d'une sagacité infinie » , et rédigea non pas le texte, mais les principales dispositions de la nouvelle Constitution désignée sous le nom d'Acte additionnel, et que les Parisiens qualifièrent de ce titre : le Benjamisme . Elle renfermait des articles qui, non seulement aux yeux de La Fayette, mais aussi à ceux de Chateaubriand, étaient plus libéraux que la Charte. Mais elle en comptait d'autres qui révélaient la volonté despotique de laquelle ils émanaient. Elle décrétait des confiscations et excluait à jamais le rappel de la
1 Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent-Jours, 2e partie, 22-25.
2 Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent-Jours, 2e parlie, 30, 66 et sqq. — Bardoux, Le comte de Monilosier, 176 et sqq.
maison de Bourbon des droits qui appartenaient à la nation. Deux écrivains politiques prirent chaleureusement parti pour elle. L'un était Sismondi, que son antipathie pour la maison de Bourbon rendait favorable à toute solution qui l'écartait, et qui, à la suite d'un entretien avec Napoléon, se prononça vigoureusement pour Y Acte additionnel dans le Moniteur !. L'autre était Benjamin Constant, qui dans un écrit de quatre cents pages, intitulé Principes politiques, défendit son œuvre. 11 essayait de se justifier lui-même en se répétant qu'il avait tout fait pour préserver la Restauration de ses propres fautes ; après sa chute il ne restait plus qu'un devoir, celui de sauver la situation existante et de protéger la France contre l'invasion. Alors et plus tard cependant il chercha à s'appuyer sur des témoignages propres à justifier son attitude. Les Mémoires sur les Cent- Jours énumèrent, dans ce dessein, les noms de Lanjuinais, de La Bourdonnaye et de Chateaubriand, comme ceux des trois hommes qui, dans des camps politiques absolument divers, se sont montrés justes envers les concessions libérales de Y Acte additionnel 2 .
L'opinion de Mme de Staël à ce sujet avait une valeur d'autant plus considérable, quelle était dans le plus étroit rapport avec celle de l'école libérale de
1 Sismondi, Examen de la Constitution française. — Villari, Une conversation de Napoléon 1er et de Sismondi. Revue historique, janvier-mars 4876.
2 Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent- Jours, 2e partie, 68-99.