CHAPITRE SEPTIÈME
clair lorsqu'on lit, dans ses lettres à Benjamin Constant, ses remarques sur la situation politique. C'est ainsi qu'elle emploie les propres termes de la fameuse phrase de Benjamin Constant, que nous avons citée plus haut, pour lui dire : « Je ne veux pas parler politique avec vous et balbutier des mots profanes ». Elle ajoutait, dans une lettre du 10 avril : « S'il est vrai que vous travaillez à la Constitution, je vous conseille de songer aux garanties, plutôt qu'à la déclaration des droits ». Dans l'intervalle, la Constitution avait été rédigée, et elle remarquait à son sujet : « La Constitution m'a fort satisfaite. Cependant j'ai quelques objections à faire. Quels sont les attributs des conseillers d'Etat ? sont-ils responsables ou inviolables ? que signifie leur présence dans la Constitution ? Quelle sera la tâche des pairs V on n'a pas tout dit en prononçant ce mot. Une chambre de militaires n'offrirait pas de garantie à la liberté. L'administration dans les provinces sera-t- elle confiée aux élus du peuple ? Quoi qu'il advienne, on doit louer ce qui est à louer, et je conçois que vous soyez très heureux d'avoir collaboré à cette œuvre ; mais ce que vous me dites sur la satifaction que vous ressentez ne me paraît pas provenir uniquement de la conscience. Formuler de bons principes est toujours une grande chose ; les principes mènent parfois les hommes plus qu'ils ne sont menés par eux. En ce qui vous concerne, vous savez mieux qu'aucun autre ce qu'il y aurait à dire contre vous par rapport à votre attitude politique. Moi-même j'incline à tout comprendre, excepté ce qui se rapporte au man-
que de sentiment, et là vous n'étiez pas lié i ».
Elle-même éprouvait d'autant moins la tentation de sortir de sa réserve, que son opinion sur Napoléon n'était en rien modifiée. Quand Sismondi la revit à Coppet, dans le cours de l'été de 1815, il trouva cette opinion « toujours encore exagérée » , tandis qu'ellemême écrivait à la comtesse d'Albany : « Je suis de votre avis sur Sismondi, c'est un homme de la meilleure foi du monde ; nous avons eu des querelles terribles par lettres sur Bonaparte ; il a vu la liberté là où elle était impossible. Mais il faut convenir aussi que pour la France tout valait mieux que l'état où elle est réduite actuellement V
Dans l'intervalle se produisirent Waterloo et les vicissitudes de la seconde Restauration. Une fois encore l'antique dynastie était revenue sous la protection des armées étrangères, mais avec cette différence que la représentation nationale convoquée par Napoléon, après avoir donné, à la suite de la bataille perdue, le coup de grâce au souverain auquel elle avait juré fidélité, se déclara, à son tour, avec toute la violence de l'animosité politique, contre les Bourbons.v Mais les provinces du midi et une partie de T Ouest se levèrent pour la cause royaliste, en faveur de laquelle le Congrès de Vienne avait renouvelé le traité de Chaumont.
1 * Adolphe Strodtmann, Profils de poètes et caractères de la littérature étrangère, II, 36-38.
2 Saint René Taillandier, Lettres inédites, etc., Mme de Staël à la comtesse d'Albany, 8 décembre 1815. — Sismondi, Lettres, etc. Revue historique, 1877, 129.