CHAPITRE PREMIER
points de contact du pouvoir créateur et de la supériorité intellectuelle, explique le ton des communications échangées entre Schiller et Goethe au sujet de Mme de Staël, quand le premier moment d'admiration fut passé. « Ma pièce m'absorbe tout entier », écrivait Schiller à son ami Kœrner, « et voilà que le démon m'amène ici la philosophe française qui est bien, de toutes les créatures vivantes que j'ai rencontrées, la plus mobile, la plus prête au combat et la plus fertile en paroles. Mais c'est aussi la plus cultivée, la plus spirituelle des femmes, et si elle n'était pas réellement intéressante, je ne me dérangerais pas pour elle. Tu peux penser combien une telle apparition, placée sur les sommets de la culture française, tout à fait opposée à la nôtre, et qui nous arrive subitement du fond d'un autre monde, doit contraster avec la nature allemande et avant tout avec la mienne. Elle détourne de moi à peu près toute poésie, et je m'étonne de pouvoir encore faire quelque chose. Je la vois souvent, et comme par dessus le marché je ne m'exprime pas facilement en français, j'ai réellement de rudes heures à passer. On est obligé pourtant d'estimer et d'honorer hautement cette femme pour sa belle intelligence, et même pour son libéralisme et son esprit ouvert de tant de côtés 1 » . Cela était encore assez indulgent ; mais on ne devait pas s'en tenir là. « Maintenant que je suis malade et maussade »,
1 * Correspondance entre Gœthe et Schiller, II 2, 1127. Schiller à Kœrner, Weimar, 4 janvier 1804 ; puis 1129 et 1130, Schiller à Gœthe, sans date.
écrivait à son tour Goethe quelques jours plus tard, « il me semble à peu près impossible de soutenir de nouveau de telles conversations avec notre étrangère. C'est vraiment pécher contre le Saint-Esprit que de lui faire la moindre concession » . Et Schiller de répondre : « Mme de Staël veut encore rester trois semaines ici. En dépit de toute l'impatience propre aux Français, je crains bien qu'elle n'expérimente par elle même que nous autres, Allemands de Weimar, nous sommes aussi un peuple changeant et qu'on doit savoir s'en aller à temps... J'ai vu Mme de Staël hier chez moi, et je la reverrai aujourd'hui chez la duchesse-mère. On en est toujours au même point avec elle. On songerait au tonneau des Danaïdes, si l'on ne se rappelait plutôt l'aventure d'Oknos et de son âne *». .. « Depuis le départ de notre amie, il me semble que je relève d'une grande maladie 2 ».
Après les rois les charretiers, en tète le philologue Riemer. A la suite d'une observation plus ou moins malveillante de Goethe, il s'imagina de confier au papier des remarques sur la voix de Mmode Staël, qui s'était fait entendre de l'appartement de Goethe jusqu'à la chambre où Riemer était en train de guider les études classiques du jeune fils du poète 3.
Blessé plus encore dans son goût que dans son
1 * Correspondance entre Gœthe et Schiller, Ibid., Tï 2, 1131, 1132. Schiller à Gœthe, 13 et 14 janvier 1804. L'âne d'Oknos est une allusion fort désobligeanteà un passage de Pausanias sur la descente d'Ulysse aux enfers.
2 * Ibid., II. 365, n° 956. Schiller à Gœthe, sans date.
3 * F. W. Riemer, Communications sur Gœthe, II, 497.