CHAPITRE SEPTIEME 64 l
ennemis, en ôtant à ce pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les tnoyeus de se faire aimer ! Car les conti ibutions et les troupes étrangères se confondent avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards très affligés. J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux débarquement de Bonaparte m'est arrivée : S'il triomphe, c'en est fait de toute liberté en France ; s'il est battu, c'en est fait de toute indépendance. N'avais-je pas raison ? et ce débarquement à qui s'en prendre, si ce n'est à ceux qui l'ont mis à l'île d'Elbe ? Nous n'avons cessé de nous en plaindre à Paris tout l'hiver. Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait menée vingt années à la victoire ? Pourquoi l'exposer à cette situation ? et pourquoi punir si sévèrement la France des fautes qu'on lui a fait commettre ? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814 qu'en 1815 ; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière dite à vous ; ai-je raison ? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle 1 ».
La confiance de Mœe de Staël dans les intentions d'Alexandre Ier demeurait inébranlable. Elle résista même aux rapports qu'on lui fit de l'influence exercée sur celui-ci par .Mme de Kiüdener, que pourtant elle n'aimait guère. X Mme de Gerando, qui l'avait entretenue de ces incidents, elle répondit par la lettre suivante : « J'ai une très grande admiration pour l'empereur Alexandre, et si, contre l'ordinaire des
1 Saint- ftené Taillandier, Lettres inédites, etc. Mme de Staël à la comtesse d'Albany, Pise, 20 décembre 1816.
souverains, il est moins loué qu'il ne le mérite, c'est parce que les idées libérales qu'il aime du fond du cœur ont peu de partisans dans les salons. Je souhaite, de toute mon âme, tout ce qui peut élever c» t homme qui me paraît un miracle de la Providence pour sauver la liberté menacée de toutes parts. Je n'ai pas besoin de vous dire que la liberté et la religion se tiennent dans ma pensée, religion éclairée, liberté juste : c'est le but, c'est le chemin. Je crois le mysticisme, c'est-à-dire la religion de FYnelon, celle qui a son sanctuaire dans le cœur, qui joint l'amour aux œuvres, je le crois une réformation de la Réformation, un développement du christianisme qui réunit ce qu'il y a de bon dans le catholicisme et le pro testantisme, et qui sépare entièrement la religion de l'influence politique des prêtres.
« Quelle belle chose pour l'empereur Alexandre que d'être à la tête de ces deux nobles perfectionnements de l'espèce humaine, la religion intime et le gouvernement représentatif î J'aurais eu grande envie d'aller porter aussi mon tribut de pensées à l'empereur Alexandre, mais j'ai craint la douleur que me causerait la présence de l'étranger, j'ai craint la violence de l'esprit de parti sous des rapports tout à fait opposés à mes opinions, et pénétrée, comme je le suis, de respect et d'attachement pour le Roi, j?ai cru que ne rien dire était le mieux. Faites qu'il y ait encore une France et une France avec des Français, et nous nous en tirerons 1 ».
1 De Gerando, Lettres inédiles, etc. Mme de Staël à Mme de Gerando, 27 septembre 4815.
Le deuil de la patrie, de tant d'espérances avortées et d'humiliations subies, pénètre les derniers chapitres des Considérations. L'auteur n'acceptait la doctrine de la légitimité sous sa conception première que dans les limites constitutionnelles qui lui avaient été assignées par Talleyrand en 1815. Elle admettait la consécration que le temps et le droit héréditaire prêtent à une ancienne dynastie, mais elle disait en plaisantant, à ceux qui comptaient uniquement sur cela pour le maintien de la monarchie, que les Turcs jouissant de cet avantage, il y a lieu de penser qu'il faut encore quelques autres conditions pour assurer le bien d'un Etat. Elle demandait si par hasard le servage, parce qu'il avait duré plus de dix siècles, en était plus équitable, si la traite des nègres, l'Inquisilion et la torture, pour être, elles aussi, d'assez vieille date, devaient être rétablies. Tout gouverne« ment qui voudrait résister aux temps nouveaux, serait nécessairement brisé par eux. Est-ce de sang froid qu'on peut discuter si les formes des gouvernements d'aujourd'hui doivent être en accord avec les besoins de la génération présente, ou de celles qui n'existent plus? Les Cent-.Iours n'auraient pas été possibles, si les ministres du roi avaient franchement établi le gouvernement représentatif et les principes de la Charte, et si l'intérêt de la liberté constitutionnelle eût remplacé celui de la gloire militaire. La France ne peut se relever qu'à l'aide d'un gouvernement constitutionnel soutenu par l'assentiment de la nation ; un pacte honnête entre eux peut seul tranquilliser les esprits, affermir le trône. Les Français
seront alors aux yeux de toute l'Europe non des rebelles qui demandent grâce, mais des citoyens unis avec leur chef par des devoirs réciproques. Les défauts mêmes qu'on se plaît à attribuer aux Français ne peuvent servir de prétexte pour leur refuser de tels droits. Quand ils seraient des enfants mutinés, c'est alors qu'il conviendrait d'autant plus de leur donner une Constitution qui fût à leurs yeux la garantie de l'équité dans ceux qui les gouvernent ; car les enfants mutinés, quand ils sont en si grand nombre, peuvent plus facilement être corrigés par la raison que comprimés par la force. Ne pas accorder ces droits, c'est ne pas se rendre compte des exig'ences de la société moderne. « Nous avons certainement pour nous la raison de tous les temps, ce qui ne laisse pas d'être une légitimité comme une autre1 ». L'auteur des Considérations insiste sur ce point que, si le gouvernement a commis des fautes, la nation dans son ensemble a pourtant été plus coupable que lui ; elle avait désappris la signification du mot de liberté. Les royalistes de seconde main, c'est-à-dire ceux qui. avaient servi sous Bonaparte, s'offraient pour mettre en vigueur les mêmes principes de despotisme sous la Restauration, et, ne pouvant inspirer que le mépris, n'étaient propres à conduire que des intrigues. Les émigrés attendaient des dédommagements pour les biens qu'ils avaient perdus en restant fidèles à l'ancienne dynastie ; leurs plaintes étaient naturelles, mais il fallait venir à leur
1 Mme de Staël, Considérations. OEuvres comflèles, XIV, 7, 43, 57, 63, 66, 74.