CHAPITRE PREMIER 6j
amitié, Guillaume de Humboldt, bien des années après et lorsque la correspondance entre Goethe et Schiller eut été livrée à la publicité, s'exprima de la façon suivante au sujet des critiques de ses amis de Weimar : « Dans une correspondance intime », écrivait-il à son amie Charlotte Diede, « on peut, comme dans la conversation, se permettre certaines petites railleries, car on n'a pas de mauvais des-eins et l'on sait exactement comment on sera compris. Mais si on livre ces lettres au public, il faut supprimer de semblables passages, et Goethe, qui a publié cette correspondance, a été trop peu attentif ». Et passant au jugement dont son amie avait été l'objet à Weimar, Humboldt dit en termes très frappants : « Gœthe et Schiller devaient être injustes envers Mme de Staël, car ils ne la connaissaient qu'imparfaitement. Mme de Staël valait beaucoup moins par le côté littéraire que par le caractère et les sentiments. L'esprit et l'âme se confondaient en elle d'une façon qui lui appartenait, en propre. C'est ce dont Gœthe et Schiller ne pouvaient se rendre un compte assez exact. Ils ne la connaissaient que par des conversations, et d'une manière imparfaite, car ils ne pouvaient s'exprimer en français avec une eutière liberté. Ces conversations les ennuyèrent, parce qu'ils se virent contraints d'y prendre part, sans être à même de s'exprimer avec clarté et facilité dans un organe étranger. Et ainsi celle qui provoquait ces conversations leur devint à charge. Ils ne savaient rien de sa véritable et intime nature de femme. Ce qu'on disait de son caractère trop masculin appartient au trivial
bavardage que se permettent les gens vulgaires des deux sexes sur les femmes dont l'intelligence et la manière d'être dépassent leur horizon. S'abstenir de juger ce qui nous dépasse, c'est là un mérite trop noble pour qu'il soit bien fréquent * ».
Guillaume de Humboldt, quand il écrivait ces lignes, ignorait que Schiller était arrivé, bien avant lui, à une conclusion à peu près identique et qui effaçait tout ce qu'un mouvement de lassitude avait pu lui dicter vis-à-vis de Goethe et sous la pression des circonstances défavorables. Le 5 janvier 1805 il avait écrit à sa sœur Christophine : « Mme de Staël est un phénomène pour bon sexe ; peu d'hommes l'égalent en esprit et en éloquence, et, malgré cela, il n'y a chez elle nulle trace de pédantisme ou d'obscurité. Elle a toute la finesse que donne l'usage du grand monde, et avec cela un sérieux rare et une profondeur d'esprit tels qu'on ne les acquiert que dans la solitude ■ ».
Gœthe, lui aussi, semble avoir compris qu'il y avait là quelque chose à réparer. Aux assertions échappées au laisser-aller de l'intimité, il ajouta un récitde ses relations avec Mme de Staël écrit dans le ton sérieux des Annales et qui complète le tableau de la vie de Weimar à cette époque.
« L'hiver était venu avec toute sa violence », ditil ; « les routes étaient couvertes de neige ; on ne
1 * Guillaume de Humboldt, Lettres à une Amie, 11,225-227, 2 août 1832.
2 * Correspondance de Schiller avec sa sœur Christophine et son beau-frère Reinwald, 247.