CHAPITRE SEPTIÈME
mes soins font de lui le plus parfait ami dont mon imagination eut l'idée ' » . Les Anglais établis à Pise, qui y formaient presque exclusivement la société de M,ne de Staël, retrouvèrent chez elle tout l'intérêt d'autrefois pour ses amis et pour toutes les grandes questions qui préoccupaient ses contemporains. Les pensées de Mme de Staël revenaient souvent aussi vers l'Allemagne. Elle pria Meister de lui envoyer la partie de la Correspondance de Wieland où il était question d'elle ; par l'intermédiaire de la duchesse Louise, elle demanda à Gœthe sa bénédiction poétique pour ses enfants. Son amour pour l'Italie souffrait douloureusement d'y voir partout la réaction à l'œuvre. Le gouvernemeut autrichien y poursuivait, entre autres journaux, la feuille libérale de son ami de Brème, Le Conciliateur, et si en Toscane on procédait plus doucement,tout élan n'était pas moins paralysé. « Certainement » , écrivait Mm6 de Staël à la comtesse d'Albany, à propos de l'Italie, « si la liberté est une chose négative, il ne s'y fait aucun mal quelconque ; mais où est l'émulation! où est le mobile de la distinction dans les hommes? ».
Coppet, où Mm8 de Staël retourna en juin 1816, vit encore, pendant ces derniers temps, des jours mé morables. Un de ces souvenirs ramène à l'année 1815. A cette époque, le jeune Alphonse de Lamartine, qui avait alors vingt-cinq ans, était l'hôte de Mrae de V***, qui habitait un château tout près de Coppet. Il voyageait <( à pied, en veste de toile », et n'avait ni titre
1 L'Auteur des Souvenirs de M,ue Récamier, Coppet et Weimar, : 10.
ni prétexte pour se présenter chez Mme de Staël, qu'il brûlait devoir, ne fût-ce qu'en passant.
Un jour, raconte -t-il, « en sortant, comme à l'ordinaire, du château pour aller au lac, je pris la grande route de Coppet, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin. J'avais emporté avec moi un volume de Corinne, comme pour me porter bonheur ; le livre et le jour me portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de la journée sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac vers les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement le chemin pour rentrer à Y*** ..., quand un grand nuage de poussière et un bruit de roues attirèrent mes regards du côté de Coppet. Le cœur me battit, le livre me tomba des mains ; j'avais eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi-voilées par la poussière devant moi. La première ne contenait que des jeunes gens sur le siège et des jeunes personnes dans la voiture ; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas la beauté queje cherchais. Dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules et causaient ensemble avec animation. L'une, — on m'a dit le soir que c'était Mme Récamier, — m'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poète, trop beau comme un éclair pour être jamais autre chose qu'une apparition ! La seconde, un peu massive, un peu colorée,