‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 325 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec une vivacité et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées ; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche ; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent ; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin. Je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut et me montra du regard à &on amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.

« Est-ce mon coslume? Est-ce mon livre? Est ce l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur ou par la pâleur sur mon visage ? Aie prirent- elles pour un étudiant allemand qui cherchait des fleurs dans la poussière des grands chemins, ou pour un poète italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour ou à la gloire de Corinne ? Je ne sais... Hélas ! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin • ».

Un an plus tard, un autre poète s'arrêtait à son tour sur les rives du Léman. Lord Byron, séparé de sa femme et proscrit par la société anglaise, répandait une telle terreur autour de lui. que lors de sa visite à Coppet la romancière Mrs Hervey, qui était présente, s'évanouit en l'apercevant, « comme si elle avait vu Sa Majesté satanique ». Byron lui-même n'était pas venu sans hésitations à Coppet. Mais

1 Lamartine, Souvenirs et portraits, XI, 293. En rapprocher ses Mémoires inédits.

Mme de Staël se montra invariablement la même à son égard, et il trouva qu'elle avait rendu sa demeure « aussi agréable que lieu sur terre puisse le devenir par la société et par le talent ». Il lui apporta comme nouveautés littéraires Y Antiquaire de Walter Scott et Glenarvon, un roman que lady Caroline Lamb avait écrit à ses dépens. « Je lui crois juste assez de sensibilité pour abîmer le bonheur d'une femme», tel était le jugement que Mme de Staël avait porté sur lord Byron pendant son séjour en Angleterre. « Elle prit la part la plus généreuse à ma querelle avec lady Byron », raconte-t-il, « ou plutôt à la querelle de lady Byron avec moi, et elle avait sur ma femme quelque influence autant que n'importe qui en dehors de sa mère, ce qui ne veut pas dire beaucoup. Je crois que Mmo de Staël fit tout ce qui lui fut possible pour amener une réconciliation. C'était la meilleure créature du monde ».

Parmi ses derniers hôtes de l'ho?pital:er château des bords du Léman se trouvaient, outre lord Byron et son ami Iïobhouse, le baron de Stein, qui se rendait en Italie pour s'épargner la vue de la réaction en Allemagne, le général La Harpe, ami du tzar Alexandre, les lords Breadalbane et Lansdowne, Henry Brougham, Pictet, Saussure, la comtesse Montgelas, et « un jeune Italien plein d'esprit et de vie ». Ce dernier était Pellegrino Rossi, le futur ministre réformateur de Pie IX. C'est par sa figure noble et tragique que nous fermerons le cercle des personnalités célèbres qui, à Goppet, entouraient Mmo de Staël.

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