‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 328 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

la maladie, comme en santé, elle réunissait ses amis autour d'elle. Quand elle ne put plus écrire, elle dicta. Dans une de ses lettres, adressée à miss Berry en mai 1817, elle dit : « 11 m'est arrivé, my dear frie?id, un accident vraiment épouvantable à la suite de ma maladie ; c'est de ne pouvoir taire presqu' aucun usage ni de mes pieds, ni de mes mains, à cause des crampes cruelles que j'éprouve. Je suis donc couchée sur le dos depuis quatre-vingt-dix jours comme une tortue, mais avec beaucoup plus d'agitation d'esprit et de souffrance d'imagination que cet animal. Je comptais partir le premier juin : je voudrais me flatter du premier de juillet, et je passe ma vie à me tromper, ou à me désespérer ; il y a véritablement une punition du ciel, quand la personne du inonde la plus active se trouve pour ainsi dire comme pétrifiée. Je ne le suis pourtant pas, ni d'esprit, ni de cœur, voilà pourquoi je regrette votre entretien et votre amitié... Puisse le bon Dieu me faire sortir de cet abîme où sa main seule peut m' être secourable ! ». Ses souffrances ne l'empêchaient pas, cependant, de se faire porter chez Rocca quand il était malade, et d'entourer les siens de la plus tendre sollicitude. Sur son désir, on dut continuer les habitudes hospitalières de sa maison dans son dernier logement, Rue-Neuve des Mathurins, n° 9, où on l'avait transportée de son appartement de la rue Royale, à cause du jardin. Au sortir de table les invités étaient appelés auprès de son lit. Le souvenir de son père restait toujours présent à son esprit ; dans son testament elle demanda qu'on fit une édition complète de m 43

ses œuvres. Son portrait ne la quittait pas. Elle ne s'en était séparée qu'une fois, déjà bien malade, pour l'envoyer à sa fille près d'accoucher. Elle espérait qu'il exercerait sur celle-ci le même effet consolateur que sur elle-même. « Regarde-le», lui avaitelle écrit, « regarde-le quand tu souffriras ». « Mon père m'attend sur l'autre bord », répétait-elle souvent. Un jour, sortant d'un état de rêverie, elle dit : a Je crois savoir ce que c'est que le passage de la vie à la mort, et je suis sûre que la bonté de Dieu nous l'adoucit. Nos idées se troublent, la souffrance n'est pas très vive ». Chateaubriand vint la voir ; ce lut à lui qu'elle dit: a J'ai toujours été la même, vive et triste. J'ai aimé Dieu, mon père et la liberté » . C'est à tort qu'on a nommé cet aveu incomplet. Aux rayons du soleil couchant les bas-fonds disparaissent dans l'ombre ; les hauteurs restent dorées.

Durant ses longues nuits sans sommeil on l'entendait réciter l'oraison dominicale, dont la paix divine rassérénait son âme. La veille de sa mort, elle se lit encore traîner en fauteuil au jardin et distribua aux nobles êtres qu'elle allait quitter des roses en guise de souvenir, et de saintes paroles. Le lendemain matin elle vit Matthieu de Montmorency et le -duc d'Orléans. Le soir venu, dix heures environ, elle demanda qu'on fît prendre à Rocca sa potion. « J'ai fait faire du feu dans ta cheminée**, lui dit- elle, « il fait si froid ce soir ! ». Elle voulut ensuite avoir de l'opium.

Miss Randall, sa compagne dévouée, qui réchauffait ses mains dans les siennes, lui en refusa d'abord en

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