‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 329 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

disant qu'elle en prenait trop souvent. Elle s'assoupit environ deux heures, puis, comme elle ne pouvait se rendormir, miss Randall lui donna la dose accoutumée. Elle demanda ensuite à lamalade si elle se sentait l'envie de dormir, à quoi celle-ci répondit : « Lourdement et profondément » .

Dans la chambre voisine veillaient sa fille et son fils aîné. Vers cinq heures du matin, quand miss Randall s'éveilla d'un court sommeil, elle sentit que la main qu'elle tenait dans la sienne était glacée et raidie. Elle poussa un cri d'etfroi et appela. Le 14 juillet, au matin d'un jour de liberté qui déchaîna la tempête, Mme 'de Staël avait franchi en silence le seuil de l'éternité.

Le docteur Friedlaender, un médecin allemand qui embauma le corps, trouva tous les organes sains, le cerveau extraordinairement développé, les muscles et les nerfs faibles.

Dans les lettres posthumes de Schlegel on rencontre une feuille de papier jaunie. Elle contient en gros caractères très lisibles les lignes suivantes : « Je suis très allarmé de ce qu'on me rapporte ; n'y a-t il donc aucun moyen de voir Mm6 de Staël ? D'autres la voyent. Je ne puis vous peindre ce que j'éprouve. Est ce qu'elle ne veut pas me voir? Croyez-moi, le passé est un terrible spectre, quand on craint pour ceux qu'on a pu faire souffrir. Enfin, dites ce qui en est, je vous en conjure, et faites, si cela ne lui fait pas de mal, que je la voye » . Ces lignes ne sont ni signées, ni datées, mais leur origine n'est pas douteuse.

Benjamin Constant veilla une nuit entière auprès dé Mme de Staël morte ; il était sincèrement ému. Puis ses enfants et Schlegel accompagnèrent ses restes à Coppet, où les attendaient Bonstetten et Sismondi. Le duc de Broglie les fît déposer dans la chambre sépulcrale où étaient étendus l'un près de l'autre, dans une cuve de marbre noir, le visage découvert, les corps de Necker et de sa femme.

Enfants et amis n'étaient pas seuls à sentir qu'un monde s'était effondré pour eux avec celle qu'ils pleuraient, qu'aucune autre sympathie ne remplacerait jamais ce qu'ils avaient perdu. « Voyez comme tous les sots ont grandi depuis qu'elle n'est plus», écrivait de Brème à Bonstetten, et ce fut à celui-ci que Rocca dit ces paroles : « Quelle couronne pourrait remplacer ce que j'ai perdu! ». Il avait espéré mourir avant elle et la suivit dans le court délai de six mois ; il succomba à Hyères le 29 janvier 1818, le jour où il entrait dans sa trente-neuvième année. Le duc de Broglie, si sobre de paroles, a dit celles-ci : « Ce qu'était Mme de Staël pour ses enfants et pour ceux qui vivaient dans son intimité, ne sera jamais compris que par eux * ».

1 Duc de Broglie, Souvenirs, I, 377-384. — Portai, Notice sur la maladie et la mort de MmC la baronne de Staël, 1817.

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