‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 34 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

pouvait franchir la Schrcke, hauteur escarpée en face d'Iéna. Mmo de Staël me pressait de plus en plus ; mes affaires étaient terminées, et je résolus de retourner à Weimar... Une partie du séjour de cette femme illustre fut pour moi de l'histoire. Nos communications commencèrent par des billets, puis vinrent les tète -à tête et les réunions en très petit comité. C'était peut-être là le meilleur moyen d'apprendre à la connaître et aussi de me faire connaître d'elle, autant que la chose était possible ».

Puis il continue par une concession que seul il lui a faite.

« Sa personne avait quelque chose de ravissant au point de vue physique comme sous le rapport intellectuel, et elle paraissait n'être point fâchée qu'on n'y fût pas insensible. Que de fois avait-elle clû fondre ensemble la prévenance, la bienveillance, la sympathie et la passion ! Aussi disait-elle un jour : Je n'ai jamais eu confiance en un homme qui n'eût pas été une fois amoureux de moi. — Sa remarque est juste : car, lorsqu'un homme a ouvert le fond de son cœur et qu'il s'est livré, comme cela arrive dans l'amour, c'est un don qu'il ne peut reprendre, et il serait impossible d'offenser ou de laisser sans protection un être jadis aimé.

« Mme de Staël poursuivait avec résolution son projet d'apprendre à connaître notre société, de la coordonner et de la subordonner à ses*idées; de s'enquérir des détails autant qu'il se pouvait ; de s'éclairer, comme femme du monde, sur les relations sociales; de pénétrer et d'approfondir avec sa riche

nature de femme les idées générales et ce qu'on nomme philosophie. Je n'avais en principe aucune raison de dissimuler avec elle, quoique, même quand je me livre, je ne suis pas toujours bien compris ; et, cette fois, une circonstance étrangère m'enseigna la prudence pour le moment. Je reçus dans ce temps un livre français, qui renfermait la correspondance de deux dames avec Jean-Jacques Rousseau. Elles avaient mystilié d'une façon tout à fait singulière cet homme ombrageux et inabordable, en sachant d'abord l'intéresser à de petites affaires, et l'engager avec elles dans un commerce de lettres qu'elles avaient rassem blées et fait imprimer, quand elles en eurent assez de cette plaisanterie. J'exprimai à M"16 de Staël mon mécontentement d'une pareille conduite ; mais elle prit la chose légèrement et parut même l'approuver, faisant entendre assez clairement qu'elle se proposait d'agir à peu près de même à notre égard. Il n'en fallait pas davantage pour me rendre attentif et prudent et me renfermer un peu.

« Les grandes qualités de cette femme écrivain, ses pensées et ses sentiments élevés sont connus de chacun, et les résultats de son voyage en Allemagne témoignent suffisamment qu'elle a bien employé son temps ».

« Son but était multiple ; elle voulait apprendre à connaître le Weimar moral, social et littéraire, et s'instruire de tout exactement; mais elle voulait aussi être connue, et cherchait en conséquence aussi bien à faire valoir ses idées, qu'elle paraissait désireuse de pénétrer les nôtres. Elle ne s'en tenait

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