CHAPITRE PREMIER
toutefois pas là : elle voulait aussi agir sur les sens, sur le sentiment, sur l'esprit ; elle voulait nous inciter à une certaine activité, dont elle nous reprochait l'absence. Comme elle n'avait aucune idée de ce qu'on appelle devoir et de la situation tranquille et recueillie à laquelle doit se résoudre celui qui s'impose un devoir, elle voulait une action continue, des effets soudains, comme, en société, une conversation, une discussion incessantes.
« Les Weimariens sont certainement capables d'enthousiasme, peut-être même, à l'occasion, d'un enthousiasme faux ; cependant il ne fallait pas attendre deux l'effervescence française, surtout à une époque où la prépondérance de cette nation menaçait toute l'Europe, et où les hommes sérieux prévoyaient les malheurs inévitables qui devaient, un an après, nous conduire à deux doigts de notre perte.
«Par la lecture et la déclamation, Mme de Staël voulait aussi conquérir des couronnes. Une lecture de Phèdre, à laquelle je ne pus assister, eut le résultat qu'on devait attendre : il devint évident une fois de plus que les Allemands avaient pour toujours re nonce à cette forme restreinte, à ce pathos mesuré et boursouflé. Ils aiment mieux se passer du beau fruit naturel qui est caché dessous, que de le faire sortir peu à peu de toutes les enveloppes qui le recouvrent inutilement.
« Philosopher en société, c'est discourir vivement sur des problèmes insolubles. C'était le plaisir et la passion de Mme de Staël. Naturellement, de réponse
en réplique, elle arrivait d'ordinaire jusqu'aux choses de l'esprit, du sentiment, qui ne doivent proprement se placer qu'entre Dieu et l'individu. Avec cela elle avait, comme femme et comme Française, l'habitude constante de persister avec entêtement sur les points principaux et de ne pas écouter exactement ce que disait son interlocuteur. Par là elle éveilla en moi l;i malicieuse fantaisie de toujours contredire, de disputer sur tout, de réduire tout en problème, et de la mettre souvent au désespoir par une opposition obstinée. Alors elle était tout à fait aimable et manifestait de la façon la plus brillante la vivacité de son intelligence et de ses répliques.
« J'eus aussi avec elle en tête-à-tête plusieurs conversations suivies, où elle n'était pas moins fatigante à sa manière, en ce qu'elle ne nous permettait pas sur les événements les plus graves un moment de réflexion tranquille : il fallait, pour les affaires, pour les objets les plus importants, être aussi vite prêt que s'il s'était agi de recevoir un volant.
« Une petite histoire à ce sujet. Un soir, avant l'heure de réception de la cour, elle entre chez moi et me dit vivement, en guise de salutation . « J'ai à vous annoncer une importante nouvelle : Moreau est arrêté avec quelques autres et accusé de trahison envers le tyran » . J'éprouvais depuis longtemps, comme tout le monde, de l'intérêt pour ce noble caractère, dont j'avais suivi les actes et la conduite ; j'évoquai en silence le passé pour juger le présent à ma manière et en tirer des conclusions ou du moins