‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 36 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

des conjectures pour l'avenir. La dame changea la conversation, en la portant, suivant sa coutume, sur un grand nombre de choses indiflérentes, et comme je continuais à être enfoncé dans mes réflexions et ne sus pas aussitôt trouver beaucoup de choses à lui répliquer, elle renouvela le reproche qu'elle m'avait déjà adressé souvent : que, selon mon habitude, j'étais encore maussade ce soir-là, et qu'il était impossible de se distraire avec moi. Je fus véritablement fâché, et lui assurai qu'on ne pouvait s'intéresser sérieusement à elle. « Vous tombez chez moi comme une bombe », lui dis-je, « vous m'étourdissez par un coup violent, et vous voulez qu'aussitôt on siffle votre petite chanson et qu'on saute d'un sujet à un autre ! ». Un semblable langage était bien ce qu'il lui fallait ; elle voulait exciter une passion, n'importe laquelle. Pour m' apaiser, elle m'exposa à fond les circonstances de ce grave événement et témoigna une grande intelligence de la situation comme des caractères.

« Une autre historiette fera également voir combien il était facile et agréable de vivre avec elle, quand on entrait dans sa manière. A un souper chez la duchesse Amélie, où il y avait beaucoup de monde, j'étais placé loin de Mme de Staël, et, cette fois encore, je demeurais silencieux et rêveur. Mes voisins de table me le reprochèrent, et cela causa un petit mouvement, dont le sujet finit par être connu des hauts personnages. Mme de Staël entendit qu'on me reprochait mon silence ; elle s'exprima làdessus comme à l'ordinaire et ajouta : « Pour moi,

d'ailleurs, je n'aime pas Gœthe, s'il n'a pas bu une bouteille de Champagne ». Sur quoi je dis à demivoix, de manière à n'être entendu que de mes plus proches voisins : « Il faut donc que nous ayons déjà bu parfois un petit coup ensemble ». Un l^ger rire accueillit ces paroles. Elle voulut en savoir la cause. Personne ne pouvait ni ne voulait lui redire ces paroles en français dans leur véritable sens. Enfin Benjamin Constant, qui était aussi un de mes voisins, cédant à ses instances persistantes, entreprit de la satisfaire en usant d'une phrase euphémique.

« Nous passâmes aussi avec Benjamin Constant des heures agréables et instructives. Si l'on se rappelle ce que cet homme supérieur a fait dans la suite, et avec quelle ardeur il a poursuivi sans balancer la route qu'il avait choisie, comme étant celle de la justice, on pourra se figurer quelles nobles tendances, encore enveloppées, agissaient dans un tel homme.

« Il passait quelquefois la soirée chez moi avec Mme de Staël. Jean de Müller vint plus tard se joindre à nous, et la conversation ne pouvait manquer d'être du plus haut intérêt, quand le duc voulait bien aussi prendre part à ces réunions intimes *. Sans doute, les événements du jour les plus importants revenaient sans cesse dans ces entretiens ; pour en distraire les esprits, je me servis avec succès de ma collection de médailles de la seconde moitié du quin-

1 Comparer Schiller et Gœthe, Correspondance, III1. Gœthe à A. de Wolzogen, Weimar, 4 février 1804, et Correspondance entre Gœthe et Schiller, II, 361, n° 945. A Schiller, Weimar, 26 janvirr 180'r.

Page 1