CHAPITRE PREMIER jb
zième siècle, qui faisait passer mes hôtes des méditations politiques et des généralités philosophiques aux particularités de l'histoire. Là, Jean de Müller était sur son terrain ; il avait parfaitement présente à l'esprit l'histoire de chacun de ces hommes, plus ou moins importants, dont la figure en bronze passait sous nos yeux, et il en prenait occasion de nous citer d'amusants détails biographiques ».
Ainsi s'exprime Gœthe. Même à l'égard de la critique qui, autrefois, l'avait blessé, il fit preuve, dans ses conversations avec Eckermann, d'une indulgente équité. 11 lui dit entre autres qu'il avait trop motivé ses pièces et les avait ainsi éloignées du théâtre. 11 appela son Eugénie en particulier un enchaînement continuel de motifs, qui ne pouvait, pour cette raison, réussir sur la scène l.
Pourtant, il ne se montra entièrement juste envers Mme de Staël que lorsqu'il eut retrouvé, dans la plus grande de ses œuvres à elle, un reflet de la sagesse et de la sérénité qui se dégagent de la sienne. « Quoi qu'on puisse dire et penser des rapports de Mme de Stdêl avec la société de Weimar », — ainsi s'expiime-t-il, — « ils furent certainement d'une grande portée et d'une grande influence pour la suite. Son ouvrage sur l'Allemagne, résultat de ces conversations familières, fut comme un puissant instrument qui fit la première brèche dans la muraille chinoise d'antiques préjugés, élevée entre nous et la France. On voulut enfin nous connaître, d'abord au-delà du
1 * Eckermann, Conversations arec Gœthe, 1, 197.
Rhin, puis au-delà du Canal, ce qui nous assura inévitablement une vivante influence sur l'extrême Occident. Nous devons donc bénir cette gêne et le conflit des individualités nationales qui nous semblaient alors incommodes et tout à fait inuti'es * » .
Dans ces remarquables paroles sur Mme de Staël, Gœthe, à côté du mérite intellectuel, a noté quelque chose encore qui, presque ignoré d'elle-même et déposé comme un germe dans son âme, y prit peu à peu racine, se développa, et s'éleva à une conception de la vie plus haute; meilleure et plus calme.
Mme de Staël, lorsqu'elle arriva à Weimar, se trouvait renfermée encore en grande partie dans le cercle d'idées de « l'époque des lumières » et du dix-huitième siècle. Pour elle, la Révolution n'était pas seulement un événement destiné à exercer, bien au-delà des frontières de la France, une influence durable sur les destinées de l'humanité ; elle avait attendu de cette Révolution un contre-coup direct sur le sort du peuple français par l'établissement de la liberté politique. En Allemagne également cette manière optimiste déjuger des événements avait été partagée par beaucoup de personnes. Mais il n'en était plus ainsi et les choses avaient pris une direction en tout opposée.. Chercher à résoudre le problème du progrès par les forces en dehors de l'homme, telle était la pensée dominante, l'essence même de la philosophie du dix-huitième siècle et de sa conséquence
1 * Annales ou Notes pour servir de complément à mes confessions de 1749 à 1822, année 1804. Œuvres complètes, édition Cotta, 1840, XXVII, 143-149.