‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 38 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

logique, la Révolution française. Elles n'attendaient la réforme du présent que d'une rupture complète avec le passé, d'une transformation totale de l'édifice social, et rendaient responsables les institutions pour tout le mal opéré par les individus. Dirigé à l'origine contre les doctrines religieuses et contre les formes politiques qui s'y rattachaient, et dont la raison première s'était perdue ou avait été défigurée jusqu'à devenir méconnaissable, le mouvement tout entier resta polémique et dogmatique, fanatique et absolutiste, comme ces mêmes institutions religieuses et politiques qu'il condamnait avec les lèvres et dont il reprit les pratiques.

11 contraignit à la liberté — ou à ce qu'il nommait de ce nom — comme, au temps de Philippe II et du duc d'Albe, on contraignait à la foi, courba les hommes sous le joug de la théorie, et châtia leur résistance par la mort.

Au bout de dix années d'une pareille expérience, la France ressembla à une caserne, et les caractères étaient ou brisés ou remplis d'une haine si inextinguible contre leurs oppresseurs, que la nation, désormais séparée en deux camps, ne retrouva le sentiment de la solidarité que dans la lutte contre l'étranger.

En Allemagne, nous Favons dit, on avait suivi des voies diamétralement opposées.

On laissa provisoirement subsister tel quel l'état de choses extérieur, même quand il semblait tout à fait intolérable ; on reconnaissait volontiers le bien là où il se rencontrait et on travaillait à construire

l'homme intérieur. 11 importait relativement peu que son entourage fût étroit et mesquin, ses institutions politiques défectueuses, préjudiciables même à sa prospérité matérielle, pourvu que sa personnalité morale fût libre, d'autant plus libre qu'il lui fallait l'assurer dans la lutte contre les peines et les soucis de la vie quotidienne, contre les contradictions du dehors et la défaveur de la destinée. Dans cet effort se rencontrèrent tous les pionniers de la civilisation allemande, Lessing avec Kant, Fichte avec Schiller. Sans doute, leurs doctrines eurent pour conséquence ultérieure de déterminer le développement du droit et la reconstruction de l'Etat. Mais ce n'était pas là leur but immédiat. Ils prétendaient d'abord former des caractères indépendants et des individualités morales. Avant le citoyen ils voulaient créer l'homme, avant la chose publique la personnalité. Cette idée a été exprimée en termes aussi clairs qu'éloquents, avant même la Révolution, par F homme que son âme enthousiaste rendait le plus accessible aux rêves d'avenir des utopistes français.

Nous voulons parler de Schiller, qui en 1788 écrivait à sa belle-sœur Caroline de Beulwitz : « Je crois qu'une âme humaine dans le complet développement de ses facultés vaut plus que la société humaine la plus considérable, appréciée comme un tout. Le plus grand Etat est une œuvre humaine, l'homme est l'œuvre de l'immense et inaccessible nature. L'Etat est une création du hasard, mais l'homme est un être nécessaire ; et qu'est ce qui rend d'ailleurs un Etat grand et respectable, sinon les forces indi-

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