‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 39 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

virtuelles qui le composent? L'Etat n'est qu'une résultante de la puissance humaine, une œuvre de la pensée, mais l'homme est la source de cette puissance même et le créateur de la pensée ' ».

Ce qui éloigna les Allemands de la Révolution, ce ne furent pas seulement ses erreurs et ses crimes, ce fut surtout cette conviction que sa tâche morale avait échoué. Kant s' attachant à son idée préférée de la paix perpétuelle, pouvait espérer encore « la réalisation future de son idéal, d'une constitution libre qui exclurait la guérie ollensive », et la philosophie de Fichte garder, elle aussi, le cachet révolutionnaire qui la marque d'une farouche énergie. 11 n'en est pas moins vrai que rien n'était plus éloigné de la revendication de la liberté de penser de l'un, de la forte discipline imposée par l'autre à l'action individuelle, que la tyrannie de l'Etat rationaliste, qui annulait le libre arbitre et violentait les consciences.

En présence de cette résignation modeste, et si nouvelle pour elle, aux exigences d'une étroite vie de province, de cette soumission volontaire à l'ordre social et aux institutions politiques établis, de cet attachement bien germanique aux traditions du passé, de ce profond respect enfin pour l'autorité légale, Mme de Staël se trompa sur notre compte, et, jusque dans son livre De l'Allemagne, accusa la nation dans son ensemble de servilité, de manque d'énergie, depédantisme qui se contentait d'être battu

1 * Caroline deWolzogen, Œuvres posthumes, I, 216.

selon les règles ; elle nous nomma des «flatteurs avec énergie et rigoureusement soumis, se servant de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde : le respect pour la force l » .

L'erreur, toute profonde qu'elle était, ne manquait pas d'excuses, car elle datait de l'époque du plus grand abaissement de l'Allemagne, des jours de la confédération du Rhin, de ceux d'Iéna. En présence du réveil de \ 813, Mme de Staël a fait solennellement amende honorable *. Mais sous les autres rapports et relativement à la valeur morale des doctrines philosophiques allemandes, elle ne s'est point trompée. Nous n'avons pas à examiner ici si, même après de longs efforts et sous la conduite de Schlegel, elle parvint jamais à se retrouver dans la terminologie scientifique et à pénétrer des systèmes au sujet desquels, aujourd'hui encore, les bibliothèques se remplissent de nombreux commentaires. Ce qui est certain, c'est que les doctrines de Fichte et de Kant, la sagesse sereine de Goethe et l'idéalisme de Schiller, ont exercé une influence décisive sur son propre monde moral.

Dans cette atmosphère transparente, soumise à la loi de la conscience, disparurent pour toujours les fantômes de la morale fondée sur l'intérêt et les sophismes qui faisaient du bonheur le but de l'existence. C'en était fait de la théorie de Delphine, de la tentative d'interpréter la foi du devoir selon son

1 Mme de Staël, De l 'Allemagne, 3« partie, chap. 11.

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