‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 40 sur 341 · CHAPITRE PREMIER 8 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 8 I

inclination personnelle. Cet état, Gœthe, dans le langage qui lui est propre, l'avait défini ainsi : « Elle n'a aucune idée de ce qu'on nomme le devoir » . Par une transformation lente mais sûre, elle s'éleva à la conviction que « la destination de l'homme sur cette terre n'est pas le bonheur, mais le perfectionnement ». « C'est en vain », ajoute-t-elle, « que par un jeu puéril on dirait que le perfectionnement est le bonheur ; nous sentons clairement la différence qui existe entre les jouissances et les sacrifices... Il y a des désastres universels qui n'épargnent pas même ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s'exposer pour les autres,. et la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le bonheur de cette courte vie, que le hasard, la soulfrance, la vieillesse et la mort mettent hors de notre puis?ance ? Il n'en est pas de même du perfectionnement; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y contribuer ; tous les événements heureux et malheureux y servent également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit notre situation sur la terre ! ».

Cette influence des idées allemandes, si puissante chez elle sur le terrain moral, Mme de Staël ne la subit jamais cependant jusqu'à renoncer à sa propre indépendance. Non seulement que Kant lui-même marque, par sa doctrine morale, une simple étape dans la voie du développement intérieur qui l'amena au

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christianisme positif ; il y avait un autre terrain encore sur lequel elle refusait à l'Allemagne de son temps le droit de se faire écouter : ce terrain était celui de la politique pratique. Ici elle resta fidèle à sa prédilection pour la race anglo-saxonne, à son propre passé et au culte de sa jeunesse.

De même que, dans son livre De la Littérature, elle avait mis la science politique et l'éloquence des Romains au-dessus de celles des Grecs, elle se prononça, cette fois encore, en faveur des Romains modernes, les Anglais, et crut trouver dans la supériorité des Allemands contemporains sur le terrain de la spéculation un motif de plus à leur incapacité dans le maniement des affaires publiques. « L'esprit des Allemands et leur caractère », dit-elle, « paraissent n'avoir aucune communication ensemble ; l'un ne peut souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs ; l'un est très entreprenant, l'autre très timide ; enfin les lumières de l'un donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et tout comprendre est une grande raison d'incertitude ; et l'énergie de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et puissantes où les sentiments patriotiques sont dans l'àme comme le sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie ».

Mme de Staël avait la fibre trop humaine pour se résigner, comme Gœthe, à voir d'un œil impassible

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