CHAPITRE PREMIER
de sa façon de se rendre compte de nous. C'est souvent le même refrain que celui du Père Bouhours: « Un Allemand peut-il avoir de l'esprit? » , ou celui que je lisais récemment encore dans les Jugements des Savants de Baillet : a Les Allemands dans leurs écrits restent toujours Allemands ». Mais on rencontre aussi chez elle certaines affirmations qui ont bien plus de valeur ; comme celle-ci, par exemple : « En Allemagne les idées sont encore ce qui intéresse le plus au inonde. Les Allemands n'ont point une patrie politique, mais ils se sont fait une patrie littéraire et philosophique, pour la gloire de laquelle ils sont remplis du plus noble enthousiasme. Les hommes éclairés de l'Allemagne ont pour la plupart un amour de la vertu, du beau dans tous les genres, qui donne à leurs écrits un grand caractère. Ce qui distingue leur philosophie, c'est d'avoir substitué l'austérité de la morale à la superstition religieuse. En France, on s' est contenté de renverser l'empire des dogmes, etc. » .
« Elle a sur votre Werther une remarque bien spirituelle. Elle dit qu'on vous blâme d'avoir donné à Werther une autre souffrance encore que l'amour, d'y avoir ajouté l'humiliation qu'éprouve son orgueil de se voir soumis à des conditions sociales si inégales, et elle continue : a Goethe voulait peindre un être souffrant par toutes les affections d'une âme tendre et fière, il voulait peindre ce mélange de maux qui seul peut conduire un homme au dernier degré du désespoir. Les peines de la nature peuvent laisser encore quelques ressources : il faut que la société
jette ses poisons dans la blessure pour que la raison soit tout à fait altérée et que la mort devienne un besoin ». On sait que Napoléon, dans son entretien avec Goethe, a porté sur ce problème de Werther un jugement tout autre que celui de Mme de Staël.
Guillaume de Humboldt poursuit : « S'il était en votre pouvoir d'obtenir pour Mme de Staël des comptes rendus impartiaux et bienveillants, vous lui feriez plaisir. J'ajouterai à son livre un appendice en français que j'ai écrit ici (il a été publié dans le Magasin de Millin), afin de lui faire connaître, à elle et à quelques autres, les principales idées de mon livre. Ce travail m'a intéressé, parce qu'il m'a appris comment on doit louvoyer quand on veut naviguer dans la direction allemande par un vent français, et j'ai visé à écrire aussi purement en français que cela m'a été possible i » .
Le travail en question, rédigé à l'instigation de Mme de Staël, avait pour objet le Musée des Petits- Augustins. Ce musée contenait, disposés dans l'ordre chronologique depuis Clovis jusqu'à Louis XV, des objets d'art, des tableaux, des portraits surtout, échappés au vandalisme révolutionnaire et dispersés jusque-là dans Paris.
Gœthe remercia Humboldt, et celui-ci lui répéta une fois de plus combien le jugement de son ami sur le livre deMme de Staël lui avait fait plaisir, ce
1 * Correspondance de Gœthe avec les frères de Humboldt, 1795 1832, cité par F. Th. Bratraneck, III, 159-161, n° 29. Guillaume de Humboldt à Gœthe, Paris, 30 mai 1800. Comparer Annales gœthiennes, 1887, 69.