‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 41 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les événements qui, autour d'eux, ébranlaient le monde, et la mesure de liberté dont se contentait le poète n'aurait pas suffi non plus à ses espérances politiques.

« C'est une chose singulière que la liberté, et, selon moi, chacun en a facilement assez, s'il sait se satisfaire et se borner », lit-on dans les Conversations d' Eckermann. « A quoi nous sert un superflu de liberté que nous ne pouvons employer?... Lorsqu'on a assez de liberté pour vivre en sûreté et pour vaquer à ses aiFaires, cela suffit, et cette liberté s'acquiert facilement. Ensuite, nous ne sommes tous libres qu'à certaines conditions que nous devons remplir... La liberté ne consiste pas à ne vouloir rien reconnaître au-dessus de nous, mais au contraire à respecter quelque chose au-dessus de nous. Car, par le respect que nous lui témoignons, nous nous élevons à sa hauteur , et nous prouvons par notre hommage que, nous aussi, nous avons en nous un élément supérieur, et que nous sommes dignes de nous égaler à lui V

Mme de Staël, si elle les avait connues, aurait sans doute complété ces observations dans ce sens, que si le inonde que Gœthe portait en lui était assez riche et assez vaste pour le satisfaire lui-même, les nations, pour remplir leur destinée, ont d'autres prétentions à élever. C'est peut-être en pensant à lui qu'elle écrivait : « Les spéculations philosophiques ne conviennent qu'à un petit nombre de pen-

1 * Eekerraann, Conversations avec Gœthe, I, 306-307, 18 janvier 1827.

seurs ; et loin de servir à lier ensemble une nation, elles mettent trop de distance entre les ignorants et les hommes éclairés. Il y a en Allemagne trop d'idées neuves et pas assez d'idées communes en circulation pour connaître les hommes et les choses. Les idées communes sont nécessaires à la conduite de la vie ; les affaires exigent l'esprit d'exécution plutôt que celui d'invention. Ce qu'il y a de bizarre dans les différentes manières de voir des Allemands tend à les isoler les uns des autres, car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes entre eux doivent être d'une nature simple et d'une vérité frappante ».

Conformément à ce point de vue, elle tenta de donner une base morale à la doctrine politique représentée par elle et d'élever la morale publique à la hauteur de la morale personnelle. « S'il y a dans la théorie un seul cas où l'homme doive manquer à son devoir», dit-elle d'accord avec Kant, « toutes les maximes philosophiques et religieuses sont renversées, et ce qui reste n'est plus que de la prudence" ou de l'hypocrisie » .

Quelqu'un soutenait un jour devant elle qu'il était impossible que des hommes d'Etat se bornassent à l'emploi des moyens parfaitement légitimes. « Que voulez vous que je vous dise? », répondit-elle ; « avec du génie on n'aurait jamais besoin d'immoralité ; et sans génie, il ne faut pas accepter des places difficiles ' ».

1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 3me partie, chap. 11 et 13 — Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël : Conversation, opinions politiques.

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