CHAPITRE DEUXIÈME
premiers à raviver, à l'heure solennelle, la flamme presque éteinte du patriotisme prussien, il devait à peine deux ans plus tard expier les erreurs de sa jeunesse par la mort héroïque sur le champ de bataille qui a gravé le nom de ce Hohenzollern dans tous les cœurs allemands. L'ambassadeur de France, Laforest, traita Mmo de Staël avec distinction, et elle put faire savoir à son protecteur, Joseph Bonaparte, combien sa courageuse amitié lui avait aplani les voies à Berlin même. Elle lui parla des projets littéraires qui devaient être le résultat de son voyage, de l'importance du monde lettré de l'Allemagne et des lacunes de son monde social, « Croyez-vous », ajoutait-elle, « que l'automne prochain on me laisserait à quinze lieues de Paris? 11 me semble que le Premier Consul doit être convaincu à présent qu'il n'a rien à craindre de l'opinion républicaine, et que ceux qui pourraient parler ou croire dans le sens philosophique servent ses véritables intérêts ; j'en ai toujours été convaincue, et j'espère qu'il finira par l'être1 ».
Cette société du Berlin d'alors, qu'on a définie comme cherchant à réaliser dans la vie relie la théorie des belles invidualités, offrait d'incontestables avantages, à la condition de renoncer à trouver parmi eux le naturel aimable. A l'arrivée de Mme de Staël à Berlin, un des centres de réunion les plus brillants
1 Du Casse, Mémoires du roi Joseph, X, appendice, 424.
Mmo de Staël à Joseph, Berlin, 17 avril 1804. (La date de
la lettre est fausse, car à ce moment Mmo de Staël n'était plus à Berlin).
de la capitale, la maison de la belle et distinguée israélite Henriette Herz, était déjà fermé. Mirabeau avait été son hôte et avait admiré la maîtresse de la maison, la muse tragique, comme on la nommait alors. Dix ans plus tard elle dissertait avec Schleiermacher sur l'essence de l'amour, nouait avec lui et Guillaume de Humboldt les liens d'une amitié idéale, introduisait les frères Schlegel et Jean-Paul dans la société berlinoise, déclamait à ses hôtes des passages de la récente tragédie de Schiller ou du dernier poème de Goethe, et contenait, à quarante ans, l'amour du jeune étudiant Louis Bœrne dans des bornes platoniques. Devenue pauvre, en 1803, par la mort de son mari, elle donna des leçons de langues et déclina la main du comte Dohna, un élève de Schleiermacher, pour ue pas affliger sa vieille mère par un changement de religion qu'amena plus tard la conviction. En 1803 le prince Louis -Ferdinand la présenta à la duchesse de Courlande en disant à cette dernière : « Je vous recommande Mme Herz ; elle n'a jamais été aimée comme elle le mérite » . A partir de ce moment, Dorothée de Medem, troisième épouse du duc de Courlande, femme aimable et d'un esprit dont on vantait la souplesse, qui savait, disait-on, contenter les prétentions les plus opposées, se mit à la tête d'une société qui comptait dans son sein, d'un côté les membres de la maison royale de Prusse tels que les princes Auguste et Louis-Ferdinand et la princesse Radzivill, de l'autre les spirituelles juives Sarah Lévy et Rahel Lewin ; puis des artistes et des diplomates, des gens du monde et des lettrés, des