CHAPITRE DEUXIEME C>I
en souriant. « Oh, non 1 je vous aimerais tant et cela vous rendrait si heureuse, que vous ne deviendriez jalouse que de mon bonheur, car qui pourrait jamais vous en inspirer un pareil ' ? ».
La rencontre avec Fichte exigeait certains préparatifs. D'abord le philologue Spalding devait expliquer sa philosophie. « Ah J », dit-il en soupirant, «quelle dure journée pour moi que celle de demain ! Je dois , à table, traduire un livre que je ne comprends pas dans une langue que je ne parle pas couramment 2 ». Le prince Auguste de Prusse chercha à détourner Mme de Staël d'une tâche en apparence sans espoir. « Ne craignez rien », répondit-elle, « peu à peu cela ira » .
Ainsi eut lieu enfin la conversation avec Fichte lui-même; Ancillon, alors prédicateur de la colonie française de Berlin, l'a décrite à l'écrivain américain Ticknor. Après s'être entretenue un moment avec Fichte, Mmc de Staël lui dit : « Maintenant, Monsieur Fichte, pouvez-vous me donner dans le moins de temps possible, par exemple en un quart d'heure, un aperçu rapide, une idée de votre système, de façon à me faire comprendre ce que vous entendez par votre moi, car je n'y vois absolument pas clair ? ». Cette prétention d'exposer en un quart d'heure, à quelqu'un qui avouait n'en pas connaître le premier mot, le système qu'il avait consacré sa vie à développer d'un principe fondamental jusqu'à ce qu'enfin,
1 * Varnhagen von Ense, Mémoires, VIII, 662-663. 8 Karl Hillebrand, La société de Berlin. Revue des Deux Mondes, m Ri 1870, 83.
comme une toile sortie des profondeurs intimes de son être, il embrassât l'univers' entier, cette prétention blessa la dignité du philosophe. 11 céda cependant à des instances de plus en plus pressantes et chercha à y répondre tant bien que mal, dans son français défectueux. Mais à peine avait-il parlé dix minutes, que Mme de Staël, qui l'écoutait avec la plus sérieuse attention, l'interrompit soudain d'un air ravi : « Oh ! cela suffit, Monsieur Fichte, cela suffit ; je vous comprends à merveille. Une aventure de voyage du baron Münchhausen est le commentaire le plus frappant de votre système ». Le visage de Fichte revêtit une expression tragique, et tous les auditeurs prirent l'air de gens qui assistent au cinquième acte d'un drame. Mmo de Staël seule ne parut rien remarquer et poursuivit : « Un jour le baron arriva au bord d'un grand fleuve que ne traversaient ni pont ni passerelle, ni bateau, ni barque ; il fut sur le point de désespérer, quand tout à coup il eut une heureuse inspiration. D'un geste énergique il saisit sa propre manche et s'élança ainsi sur l'autre rive. C'est précisément là, si je vous comprends bien, ce que vous avez fait, Monsieur Fichte, avec votre moi)) . Cette saillie produisit un effet irrésistible sur toutes les personnes présentes, excepté Fichte, qui ne parvint jamais ni à pardonner ni à oublier l'épisode1. En dépit du tribut d'éloges qu'elle lui paya plus tard, Mme de Staël, de son côté, a avoué que Fichte
1 Ticknor, Life, letters and Journals, 1791-1871. I,