‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 46 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME g · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME g

loi était resté à peu près inintelligible S jusqu'au moment historique où sa philosophie, transportée du domaine de la théorie dans celui de l'action, se servit d'une langue qu'elle comprenait toujours. Ce mo ment fut celui des Discours à la nation allemande. Le cri d'éveil que poussa alors l'austère apôtre de la puissance indomptable de la volonté épurée, et, grâce à elle, de la victoire définitive du bien sur le mensonge, la tyrannie et la violence, ne trouva personne aussi prêt à y répondre que Mme de Staël.

Avec Schleiermacher, il n'y eut pas de rapprochement personnel. Pendant le séjour quvelle fit à Berlin, il était établi dans le voisinage de la capitale, à Stolpe, où il cherchait à retrouver le calme de son Ame, un peu troublé par son amitié idéale pour une femme mal mariée, Mme de Grunow. Mme de Staël se contenta, par la suite, de mentionner sommairement sa « théologie philosophique ».

La ville de Frédéric le Grand, au moment de la visite de la célèbre voyageuse, n'était d'ailleurs occupée que de parades et de divertissements, et tout d'abord des préparatifs d'un grand bal masqué, pour lequel on sollicita la participation de son fils et où dansa dans une pantomime représentant l'entrée d'Alexandre à Babylone, en présence de deux mille spectateurs, la belle reine de Prusse. La fille de Necker écrivit à la duchesse Louise que la fête était magnifique ; Kotzebue, raconte-t-elle, y parut dans le costume d'un prêtre de Mercure, le front cou-

1 * Bonstettea, Lettres à Friderike Brun, I, 218. Coppet, 11 juin 1804.

ronné de fleurs de pavots, et si laid, qu'oublier sa grotesque figure semblait chose impossible.

Elle avait raison : le temps des fêtes allait cesser '. La politique suivie par la Prusse pendant une paix de près de dix ans voyait chaque jour, chaque heure. le sol se dérober sous elle. Le système de neutralité inauguré par cet Etat depuis la paix de Bâle reposait sur Thypothèse de l'équilibre européen, et c'en était fait de cet équilibre depuis la reprise de la guerre entre la France et l'Angleterre et l'occupation du Hanovre par les troupes françaises. Les sophismes par lesquels on s'était consolé à Berlin de la perte de la rive gauche du Rhin ne tenaient plus devant ce fait, que le territoire même du Nord était désormais menacé. La prospérité extérieure et le bien-être matériel dans lesquels on avait cherché et cru trouver le dédommagement d'un idéal plus haut n'étaient pas moins compromis que l'avenir de la monarchie prussienne. A Weimar, on pouvait encore se bercer dans une trompeuse sécurité et se croire abrité au milieu de la tempête comme dans un Délos intellectuel ; à Berlin on commençait à recruter ses forces, afin de lutter pour l'existence de la patrie.

Les hommes prêts à répondre à l'appel ne faisaient pas défaut. La même année que Mme de Staël, mais un peu après elle, arriva de Westphalie à Berlin, où avait déjà été appelé Jean de Müller, le baron de Stein, nommé par le roi ministre des finances. Tous

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 50. Mme de Staël à la duchesse Louise, Berlin, 13 mars 1804.

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