CHAPITRE DEUXIÈME
deux trouvèrent les patriotes de leur bord sous l'impression de l'écrit intitulé: De l'origine et du caractère de la guerre contre la Révolution française,' dont l'auteur était Frédéric Gentz. Stadion l'avait fait venir en 1802 à Vienne « comme volontaire dans la lutte contre la Révolution » . De ce centre il travailla, comme le faisait Jean de Müller à Berlin, à l'établissement d'une alliance entre l'Autriche et la Prusse, dont il condamna la lâche réserve au nom d'une théorie politique qui, partant d'Emond Burke et de la sagesse pratique de l'Angleterre, voulait que la guerre contre la Révolution fût appuyée sur ks exigences morales de la doctrine de Kant. Mûri politiquement par une expérience à laquelle il refusait de soumettre l'homme intérieur, Gentz cherche la maladie de l'époque au point où lui-même avait échoué, dans la révolte au fond de son propre cœur, la frivolité, l'amour du plaisir, la sensualité, la culture intellectuelle à la fois étroite et effrénée, qui n'était nullement en rapport avec les conditions qui forment le caractère 1 ».
Le grand publichte de l'Allemagne avait aiguisé ses armes littéraires en 1793 d'abord, par la traduction de Burke, puis par celle de Mallet du Pan, et enfin par celle de Mounier.
Sa première production indépendante fut cette Lettre à Frédéric-Guillaume III, qui, écrite en 1797 sous l'influence des idées de Schiller qu'il s'était
1 Voir l'excellente étude de R. Haym sur Gentz, * Encyclopédie Ersch et Gruber, ire partie, 58, 324.
q6 madame de stael et son temps
assimilées par l'intermédiaire de Guillaume de Humboldt, réclamait du roi, au moment où il montait sur le trône, comme Posa de Philippe II, un gouvernement fondé sur la liberté et la loi. Plus dignes d'un homme d'Etat étaient les pensées qu'il exposa dans son Journal historique (1799 1800), pour préparer l'opinion publique de son pays à comprendre le système et la vie politiques de l'Angleterre. Ainsi se développa le cercle d'idées de l'écrit intitulé : De r origine et du caractère de la guerre contre la Révolution française, qui formulait le désir « d'opposer à la Révolution l'esprit épuré de la Révolution », et qui frayait ainsi la voie au programme de Stein. En Angleterre, où il s'était rendu en 1802, il fut en rapports avec Grenville, Fox, Mackintosh, Pitt et Sheridan ; à Berlin il devint l'ami de Brinckmann, Frédéric Schlegel et Rahel ; Mme de Staël le connaissait de nom, mais ne le rencontra que plus tard. Elle ne se rendait pas compte alors que nul homme à Berlin, personne peut-être dans l'Allemagne contemporaine, se rapprochait autant de ses propres idées que le Gentz de 1804, qui croyait encore dans l'Etat établi sur des garanties libérales, et qui, pour détruire « la pourriture morale du inonde », prêchait « l'alliance des forts, des purs et des bons ». Dans le Berlin d'alors elle ne pouvait voir, elle ne vit que ce qui apparaissait à tous les yeux, une ville et une société qu'une paix trop longue et chèrement achetée avait amollies et détournées de tous les hauts efforts ; une opinion publique qui semblait contempler avec indifférence la débâcle de l'édifice politique euro-