‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 48 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

péen ; un gouvernement qui laissait se dissiper en formes vides l'esprit de Frédéric II.

C'est sous ces impressions que fut écrite sa lettre à Goethe, du 7 avril 1804 :

« Je vous devrais des excuses, my dear si?\ pour ne vous avoir pas encore écrit, si je ne savais pas que l'on vous fait toujours un petit plaisir secret en retardant pour vous l'occasion de répondre. Vous êtes si sûr de mon amitié et de mon admiration, que vous aimez autant qu'elle reste dans le vague, et vous ne désirez pas que manquant à toutes les lois de la nouvelle poétique, je vienne tout directement sans vague et sans mystère vous exprimer ce que je sens. Vous avez bien voulu me dire que vous .auriez été bien aise de voir Berlin avec moi. En vérité, ce que j'aide vif et de jeune dans les impressions ne peut guère s'exercer ici. C'est un pays qui ne frappe point l'imagination. La société y est alignée à la prussienne, et les femmes ici doivent être tout étonnées de vieillir, car elles disent et font la même chose pendant soixante ans de suite, et le temps ne devrait pas marcher quand les pensées, les sentiments et les circonstances sont stationnaires. Si je vivais en Allemagne, je ne m'établirais certainement pas dans une grande ville. Les Allemands ne savent pas tirer parti d'une grande ville, on n'y choisit pas sa société, on l'augmente ; on n'y sait guère plus de nouvelles publiques, mais seulement mille fois plus de commérages 5 on n'y a pas plus de liberté que dans une petite ville, mais seulement un plus grand nombre d'observations,

et la vie physique, boire, manger, danser, jouer, y tient mille fois plus de place qu'à Weimar. Au milieu de tout cela l'on discerne dans le monde littéraire ce qui caractérise l'Allemagne, érudition, philosophie, droiture^mais il n'y a pas l'ombre de comparaison entre ce que nous appelons société en France et ceci. Et je ne suis pas étonnée que les savants ayent en Allemagne plus de temps pour l'étude que partout ail- * leurs, car la séduction de la société n'existe pas. Je n'en ai pas moins été bien aise de voir un pays nouveau, d'être reçue vraiment à merveille et de rencontrer, au milieu de cette foule, des hommes et des princes, des reines et des femmes qui ont un goût aimable et bon pour tout ce qu'ils croyent distingué. Vous avez des fanatiques ici comme à Weimar, et si vous y arriviez, je suis sûre que la cour et la ville seraient aussi en mouvement que par l'arrivée d'un Bonaparte ; c'est beaucoup que le génie soit à l'égal de la puissance » . Et parlant de son dessein de retourner à Weimar, elle ajoutait : « Ces trois semaines, peut-être, hélas! les dernières que je passerai de ma vie avec vous, je veux les consacrer à vous entendre, je veux vous voler tout ce qui se vole , cela vous laissera bien riche encore, et revenir en France avec un butin tout à fait différent de celui que nos généraux y rapportent. Adieu, vous n'avez pas besoin d'être aimé et je vous aime, c'est une preuve déplus de ce que j'ai toujours remarqué, c'est qu'on obtient aisément ce qu'on désire peu. Adieu, dictez sans gêne votre réponse, j'ai de votre écriture que je ne perdrai point ». « Soyez sûr », disait le post-scriptum,« qu'il

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