CHAPITRE DEUXIEME
n'y a pas un prince à Berlin ni un homme du monde aussi spirituel que notre duc ' » .
Plus le présent produisait sur elle une impression décourageante, et plus s'offrait vivante devant son esprit l'image du grand roi que tout dans son royaume contribuait à rappeler. Dans aucune partie du livre De V Allemagne la censure napoléonienne n'a trouvé relativement autant à biffer, que dans le court chapitre où le portrait de Frédéric apparaît comme la satire de l'état politique de la France 2. Il fallait le feu purifiant de 1806 pour convaincre le monde que Fesprit qui avait rendu grande la Prusse était obscurci, sans doute, mais non éteint. En revanche, la capitale du Nord déployait, à côté de sa triste situation politique, une vigoureuse richesse de production intellectuelle. Dans son chapitre sur Winckelmann et Lessing, Mme de Staël, parlant des débuts de la littérature classique allemande, remarque finement et avec raison que cette littérature « est peut-être la seule qui ait commencé par la critique ; partout ailleurs la critique est venue après les chefs-d'œuvre, mais, en Allemagne, elle les a produits 3 » . Elle aurait dû ajouter, il est vrai, que cette critique était fertile à un degré que n'avait connu aucune autre.
11 était réservé à la capitale du Nord de lui offrir
1 * Annales gœthiennes, 1887, 5.
* Mme de Staël, De l'Allemagne, lre partie, chap. 16.
3 Mme de Staël, De l'Allemagne, 2mc partie, chap. 6.
une forme de culture venue du pôle opposé, celui de la poésie.
Dans cette même ville où Voltaire et Frédéric avaient fondé pour un petit cercle d'élus l'empire de la raison, dont les épigones avaient fait celui delà sophistique et des « lumières » et où poussaient et prospéraient toutes les médiocrités, dans ce Berlin célébré comme la forteresse du rationalisme, régnait maintenant le romantisme.
À l'époque dont nous parlons ici, son plus grand talent et son prophète, Novalis, n'était plus, depuis 1801, au nombre des vivants. Les productions de Tieck publiées jusque là déterminaient la mesure de ce que celui-ci, son guide de la première heure et son poète le plus fécond, avait à donner ou non à la tendance nouvelle. A la critique de Wilhelm M eister , que le romantisme revendiquait comme une œuvre à lui, se rattachait la définition de la poésie romantique ; elle portait que du moment où ce livre ne pouvait pas être jugé d'après les idées génériques sur la poésie admises jusqu'ici, on serait forcé non pas de condamner le roman de Gœthe, mais de modifier la classification reçue f. Les discours Sur la Religion de Schleiermacher donnèrent le programme d'une nouvelle théologie, elle-même classée par Frédéric Schlegel parmi les romans, « à cause de sa subjectivité absolue ». Avec la profession de foi philosophique de Fichte s'accomplit le changement de front décisif qui pose, comme but suprême, la liberté
1 * R. Haym, L'Ecole romantique, 251 et 280.