CHAPITRE PREMIER I I
jugement étant marqué au coin d'une équité que l'auteur rencontrait bien rarement. « Comme à vous » , ajoutait-il, « il m'a toujours semblé que le milieu français où l'a jetée l'éducation était trop étroit pour elle, qu'elle s'etfbrçait d'en sortir, sans toutefois y arriver. C'est un singulier phénomène de trouver parfois dans une nation des intelligences animées par un souffle étranger dans ces liens de la nationalité, et je ne voudrais point décider s'il n'y a pas lutte chez Mme de Staël entre le génie héréditaire, c'est-àdire le génie allemand, et celui qui provient de l'éducation 1 » .
A partir du mois de mai 1800, où elle avait pris congé de Guillaume de Humboldt à Paris pour retourner à Goppet, Mme de Staël ne le revit plus pendant des années. Il était ministre résident de Prusse à Rome au moment où elle vint en Allemagne, et ils se retrouvèrent dans la ville éternelle pendant l'été de 1805.
Un autre hommage, bien différent du ton mesuré et viril de Humboldt à son endroit, parvint d'outre- Rhin à Mme de Staël : Rahel Levin, stimulée par le livre Sur les Passions, s'adressait en ces termes à Brinckmann : « Vous m'écrivez magistralement sur Mme de Staël, et je regrette fort de ne pouvoir faire imprimer votre lettre. Il est vrai qu'en ce cas les derniers la liraient, mais aussi les premiers. Je vous ai complément compris, croyez-le ! Enseignez-lui
1 * Correspondance de Gœthe avec les frères de Humboldt, cité par F. Th. Bratraneck, III, 168, n° 31. Guillaume de Humboldt à Gœthe, Paris, 10 octobre 1800.
l'allemand. Dites-lui qu'elle a « au fond de l'Allemagne » une sincère adoratrice ; qu'à l'heure la plus malheureuse de ma vie elle est venue à mon secours comme une divinité bienfaisante ; que « la terre m'avait manqué sous les pieds », et qu'alors je lus ceci dans son livre, que vous m'aviez donné : « A vingt-cinq ans, la terre nous semble manquer sous nos pieds » . Notre ami, notre bien-aimé nous abandonne — « Nous devons chercher notre bonheur dans la faculté d'aimer, personne ne peut nousT enlever » ; en lisant cela, je la connus et lui vouai mon affection... Dites-lui de ne pas me mépriser parce que je suis une femme ; que moi-même j'ai eu beaucoup de peine à lui rendre justice. Dites-lui que vraisemblablement je la connais mieux qu'aucun de ceux avec qui elle a pu jamais être liée. Vous savez ce que Goethe est pour moi. Tout, ma vie intérieure entière et lui sont identiques pour moi. Mais je ne crois pas que Gœthe lui eût été de quelque secours ; sans doute, si elle l'avait compris, elle aurait compris le reste ; il est une pierre de touche, on se forme par lui, il est l'étoile polaire de la vie, mais on doit être tout sans lui. Peut-être, si elle était une Allemande ! ... En somme, on doit être tout par soi-même ' ».
L'explication de cette lettre tumultueuse, c'était le désespoir qu'éprouvait alors Rahel de la rupture de ses relations avec le comte de Finkenstein, fils du ministre d' Etat de Prusse ; elle croyait ne jamais pouvoir lui pardonner, « à moins d'en arriver à avoir
1 * Varnhagen von Ense, Rahel. Mémorial pour ses amis, I, 182-183. Rahel à Brinckmann, 9 mars 1799.