‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 51 sur 341 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

plus d'un rapport elles exercèrent une influence considérable. Mme de Staël elle-même la subit. Elle y retrouva bien des pensées et des problèmes que son livre De la Littérature avait plutôt indiqués que résolus ; la doctrine poétique et esthétique de cet ouvrage revêtait dans ces leçons de Guillaume Schlegel la forme arrêtée d'un système qui lui offrait, à côté de nombreux points de contact, des éléments de contradiction à l'égard desquels elle eut, alors et plus tard, à expliquer et à éclaircir son propre point de vue. Elle le fit avec indépendance et sous certaines réserves.

Littérairement d'abord, elle trouva les idées du livre De la Littérature élargies, plutôt que modifiées en principe. Elle avait insisté sur les littératures du Nord et sur Shakespeare, qui lui étaient le mieux connus ; les frères Schlegel et leur école revendiquaient maintenant, au nom du Dante et de Calderon, la prééminence poétique pour l'Italie et l'Espagne. Mme de Staël ne les suivit pas jusqu'à mettre la forme romantique au-dessus de la forme classique, mais elle reconnut l'égalité de droits de la première et son importance comme expression du sentiment chrétien, qui replie l'homme sur lui-même et développe le caractère, parce qu'il transporte le centre de gravité non dans l'inflexible destin, comme l'art antique, mais dans la volonté, et place ainsi dans la conscience le plus haut conflit dramatique que conçoive le génie de l'homme \

* Mme de Staël, De l'Allemagne, 2me partie, chap. 11.

Sous le rapport historique, par contre, elle ne s'entendit pas avec cette première phase du romantisme allemand. Quand celui-ci vantait le passé aux dépens des temps nouveaux, trouvait son idéal politique et religieux dans un moyen âge fantastique qui avait à peine le nom de commun avec la réalité, quand, avec Frédéric Schlegel et Novalis, il accusait la Réforme d'avoir plus entravé que favorisé la culture européenne et d'avoir détruit la floraison de l'art, elle n'admettait nullement, elle, la protestante française, qu'un tel point de vue fût un progrès.

Le moment vint où Guillaume Schlegel, non point par conviction religieuse, mais par inclination passagère pour le mysticisme et une sympathie toute esthétique pour les formes extérieures de l'ancienne Eglise, se crut d'accord avec les croyants catholiques et laissa entrevoir sa conversion. Revenu de son erreur, il ne se borna pas à célébrer de nouveau la Réforme comme « le monument de la gloire allemande, la source de tout progrès intellectuel, de toute amélioration morale et sociale » ; il devint agressif et écrivit sur le ton du mépris à un membre de sa famille, converti au catholicisme, que devenir catholique était le fait des peintres et de quelques sculpteurs, « mais que jamais des architectes ne s'y laisseraient prendre f».

Le fidèle attachement au culte de sa jeunesse préserva Mme de Staël de semblables transformations ;

1 L'Auteur dos Souvenirs de Mme Récamier, Coppetet Weimar, 194. A. G. Schlegel à M. de Montmorency. — * A. G. Schlegel, Rectification de quelques interprétations défavorables, Berlin, 1828.

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