CHAPITRE DEUXIEME I
ce que n'avait pu sur elle la tyrannie populaire pendant la Révolution, les rêveries du romantisme le purent encore bien moins. Avec une divination qui, cette fois, tint du génie, elle reconnut, bien avant les grands historiens du dix-neuvième siècle, que le retour au passé n'était pas et ne pouvait être synonyme de réaction contre le présent. Dans Dix années d'exil d'abord, et plus tard dans son testament politique, se trouve le passage si justement célèbre : « On se plaît à dire que la liberté n'a été réclamée en Europe que dans le dernier siècle ; c'est plutôt le despotisme qui est une invention moderne ' » . Ce mot constitue, sur la route pénible qui mène au progrès, une pierre commémorative destinée à protéger à jamais le nom de Mme de Staël contre l'oubli.
Entre elle et les romantiques il se noua un autre lien tout personnel. Dans ses efforts pour trouver à ses fils le précepteur désiré, elle s'était adressée aussi à Gœthe, et avait reçu de celui-ci une lettre qui devait introduire chez elle Auguste-Guillaume Schlegel. « Mme de Staël désire vous connaître personnellement », lui écrivit le poète ; « elle croit que quelques lignes de moi faciliteront la première entrevue. Je les écris volontiers, parce que je m'attire ainsi des remerciements de deux côtés, bien que mon intervention soit inutile. Conservez-moi un amical
1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2me partie, chap. 15. — Considérations sur la Révolution française. Œuvres complètest XII, 25, 136 et sqq.
2 * Lettres de Schiller et de Gœthe à Auguste-Guillaume
La pensée de Goethe de proposer comme précepteur, même dans des conditions extraordinairement brillantes, un homme tel qu'Auguste-Guillaume Schlegel, cette pensée jette un jour caractéristique sur la simplicité des mœurs allemandes. Les deux frères, Auguste-Guillaume et Frédéric, n'étaient pas seule- . ment des lettrés éminents, ils possédaient en outre sinon le génie créateur, du moins des talents de premier ordre : spirituels et mordants, l'un, interprète de l'étranger comme il n'y en a plus eu depuis lui, l'autre, critique d'une culture universelle et d'une richesse extraordinaire de pensées, dont les travaux sur la poésie de la Grèce ont été placés à côté de ceux de Winckelmann sur l'architecture grecque. La capacité de travail des deux frères était étonnante et embrassait les terrains les plus variés. Ils avaient exposé dans YAthenœum, depuis 17 98, les principes de la doctrine esthétique du romantisme, que Gœthe prétendait avoir établis avant eux par la définition des idées de poésie classique et romantique, tandis que Schiller, plus irritable et pressentant l'opposition, écrivait à son ami que cette manière suffisante, péremptoire, tranchante et étroite, lui faisait physiquement mal. La polémique blessante et ingrate des deux frères contre Humboldt, qui avait toujours été en bons termes avec eux, prouvait une fois de plus, au dire de Schiller, que décidément ils ne valaient rien. « Ce qu'on
Schlegel, Leipzig, 1846, 51. Gœthe à A. G. Schlegel, 1er mars