CHAPITRE DEUXIEME IO
nomme âme leur manque à tous deux » i. En ce qui concernait l'absence de tact, le reproche était et resta mérité. Il n'en était pas moins vrai que les Schlegel avaient bien leur mérite ; Schiller lui-même l'avait reconnu quand il ne put refuser son éloge à l'élégie de Guillaume Sur l'art des Grecs, dédiée à Goethe. Suivirent la tragédie d7o/z, Y Almanach des Muses publié en collaboration de Tieck, enfin les leçons de Berlin, travaux qui n'interrompirent pas la traduction de Shakespeare. Le dévouement à son art, qui le dominait si complètement que les larmes lui venaient aux yeux en parlant de Calderon, était un des plus beaux côtés de Guillaume Schlegel. « La critique meurt », lui avait écrit un jour Caroline, « les races humaines disparaissent, les systèmes changent, mais si le inonde vient un jour à seeonsu- , mer comme un brin de paille à la flamme, les chefsd'œuvre de l'art seront les dernières étincelles vivantes qui s'envoleront vers la maison de Dieu, — alors seulement viendront les ténèbres » . Cette foi esthétique fidèlement gardée lui prêtait l'éloquence qui avait déjà étonné Henri Beyle lors d'une rencontre avec lui à Weimar 2.
Toutefois, en dépit de leur activité et de leur importance intellectuelles, l'inséparable compagnon de tant de personnalités eminentes de l'époque classi-
1 * Eckermann, Conversations avec Gœthe, II, 203, et Correspondance entre Schiller et Gœthe, I, 343, II, 78, 88, 194. Lettres de Schiller du 22 décembre 1797, des 28 juin, 23 juillet, 16 août 1798.
2 Stendhal, Correspondance inédite, T, 31.
que en Allemagne, — le souci, -— suivait les deux Schlegel partout où ils allaient. En 1804, Frédéric et son frère, un peu plus âgé, avaient atteint la trentaine ; chacun d'eux était célèbre à sa façon et ni l'un ni l'autre n'avaient encore de situation assurée. En 1802 Frédéric se rendit à Paris pour s'y livrer pendant un temps à l'étude des littératures de l'Inde ; c'est à la suite de ce séjour que s'effectua sa conversion au catholicisme, connue seulement en Allemamagne en 1808. Tandis qu'il s'unissait avec Dorothée, la femme du banquier Veit, avait lieu la rupture du mariage de son frère avec Caroline Mich élis, veuve Bœhmer. Son union avec elle, contractée à l'heure la plus sombre de cette destinée féminine singulièrement accidentée, avait été un acte de dévouement qui aurait mérité une reconnaissance durable. Caroline comprit la chose différemment et devint en 1803 la femme de Schelling.
Dans le « colombier » que classiques et romantiques allemands, sans distinction cette fois, avaient fait du mariage, un incident de ce genre n'empêcha pas le philosophe du romantisme et son docteur esthétique de rester en bons rapports. Tandis que Caroline partait pour le midi de l' Allemagne avec son troisième mari, Guillaume Schlegel nouait une amitié si intime avec la sœur de Tieck, Sophie Bernhardi, plus tard Mme de Knorring, que Mme de Staël désira la connaître. On lui objectait en vain que Sophie ne savait pas un mot de français, « Cela ne fait rien » , répliqua-t-elle, « je la verrai parler ». Schlegel dut leur servir d'interprète et en outre tromper