CHAPITRE DEUXIEME IO
sur le fond de la conversation Mm6 de Staël, qui demandait constamment : « Qu'a-t-elle dit ? », car Sophie Bernhardi s'amusait aux dépens de tous les deux et débitait des choses impossibles à traduire.
Goethe avait eu raison de supposer que Guillaume Schlegel consentirait avec empressement à tout changement de situation. Sans parler du contre-coup qui devait suivre ses expériences personnelles, les dernières années avaient été troublées par la polémique contre Wieland, dune part, contre les « amis des lumières », de l'autre, par les discussions du Journal littéraire d'Iéna, la désunion et les querelles dans son propre camp. A Weimar surtout l'opinion, depuis la rupture avec Schiller, était si peu favorable aux deux frères, que Mme de Staël, dans ses conversations avec Goethe, s'en montra influencée1. Ces impressions, que Goethe avait le plus possible écartées de lui, disparurent aussi chez elle après sa rencontre personnelle avec Schlegel. Elle dit à ce sujet dans la lettre à Goethe citée plus haut : « 11 faut aussi que je vous remercie de la société la plus intéressante que j'aie rencontrée à Berlin, Wilhelm Schlegel. Je suis punie ou récompensée de toutes nos plaisanteries sur les Schlegel. Je ne crois pas possible d'avoir une critique littéraire plus spirituelle, plus ingénieuse que Wilhelm, et des connaissances si étendues en littérature, que lors même qu'on n'est pas de son avis, c'est de lui qu'il faut emprunter des armes. Enfin je trouve dans son caractère quelque
1 H. Düntzer, Gcethe et Charles- Auguste, II, 461.
chose qui ne répond pas à l'amère réputation qu'on lui a donnée et je veux attribuer à son frère ce qu'il y a de trop rude dans l'esprit de la famille pour aimer à mon aise celui-ci » .
Schlegel, lui aussi, se sentit attiré et estimé enfin comme il le méritait. 11 accepta l'offre de Mme de Staël qui lui constituait des appointements de douze mille francs par an avec la promesse d'un,e pension, et assurait ainsi son indépendance. Dès ce mois de mars il entra dans sa famille et il s'établit entre eux des relations qui, maintenues pendant sept ans, subirent une interruption momentanée par suite d'un ordre de Napoléon, se renouèrent en 1814 et durèrent jusqu'à la mort de sa protectrice. Gomme bien d'autres amitiés, elle sut aussi diriger celle-ci, à travers bien desécueils, avec une fidélité qui ne se démentit jamais et une bonté indulgente. Schlegel, « un talent, mais non un caractère » , lui fournit de nombreuses occasions d'exercer ces qualités. Il n'est que juste de rappeler que dans le labyrinthe du monde intellectuel allemand, il resta pour elle un guide incomparable, et si elle reconnut sa valeur, il sut apprécier la sienne. Leur rencontre à Berlin demeura dans leur existence à tous deux un événement aussi heureux que décisif.
Tout d'abord les événements voulurent qu'il n'y eût aucune place pour les intérêts intellectuels que cette rencontre devait favoriser. L'attention de l'Europe était encore lixée sur le procès de Moreau, Pichegru et Gadoudal, dont l'histoire secrète, tracée par la main d'un ami de Mme de Staël, Claude Fauriel, a