CHAPITRE DEUXIEME I 1 I
été retrouvée depuis *. Fauriel était après le 18 Brumaire secrétaire de Fouché, et dès le mois de mai 1802 il avait cru devoir donner sa démission. « Mais vous êtes fou», lui dit Fouché, qui avait de l'affection pour lui ; « c'est le moment plutôt de rester, nous arrivons 2 ». Pour son bonheur, le républicain Fauriel était depuis longtemps rendu à ses chères études historiques et littéraires, quand eurent lieu les événements de 1804. Son court passage à la police lui valut l'avantage de voir plus clair que bien d'autres au sujet des péripéties secrètes du drame de Vincennes. Son récit, corrigé comme on croit à certains endroits par Benjamin Constant, confirme dans les traits principaux celui des Dix années dexil de Mme de Staël. Ici comme là le Premier Consul est accusé d'avoir, par les intrigues de ses agents secrets, formellement poussé les émigrés et Moreau à une conspiration qui lui fournissait l'occasion de se débarrasser de son plus grand rival militaire 3.
L'émotion éveillée par ces appréhensions chez Mme de Staël, depuis son entretien avec Goethe, à Weimar, à la première nouvelle de l'arrestation du vainqueur de Hohenlinden, n'avait plus disparu. Elle suivait d'un œil anxieux le cours des événements, quand un matin à huit heures, tandis qu'elle repo-
1 Claude Fauriel, Les derniers jours du Consulat. Manuscrit inédit, Paris, 1886.
2 Sainte-Beuve, Portraits contemporains, II, 492 : Claude Fauriel.
3 Claude Fauriel, Les derniers jours du Consulat, 148 et sqq., 287, 373. — Mme de Staël, Dix années d'exil, Impartie, chap. 14 et 17.
sait encore, le prince Louis- Ferdinand passa à cheval devant les fenêtres de sa demeure, située sur le quai de la Sprée, au rez-de-chaussée, et demanda à lui parler. Elle se hâta de se lever et d'aller à sa rencontre. « Savez vous », lui dit-il, «que le duc d'Enghien a été enlevé sur ie territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingtquatre heures après son arrivée à Paris? ». Mme de Staël connaissait l'antipathie du prince pour Bonaparte. « Quelle folie! », lui répondit-elle; « ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? » . « Puisque vous doutez de ce que je vous dis » , répliqua le prince Louis- Ferdinand, ce je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement ». Un quart d'heure plus tard, elle eut entre les mains le Journal officiel du 21 mars, qui contenait l'arrêt de mort prononcé par la commission militaire, séante à\incennes, contre le nommé Louis d'Enghien. Le billet du prince Louis- Ferdinand, qui accompagnait son envoi, débutait par ces mots : « Le nommé Louis de Prusse fait demander à Mme de Staël», etc. Il sentait l'injure faite au sang royal dans la personne de cette victime, et lui jura vengeance.
Deux jours avant le 20 mars, Chateaubriand, nommé résident français près la petite république du canton de Vaud, obtenait audience du Premier Consul. Il le trouva si changé, qu'il le crut malade. Les Mémoires d' Outre-Tombe accompagnent le récit de l'événement de ces paroles : « Une intelligence supérieure n'enfante pas le mal sans douleur, parce