CHAPITRE DEUXIEME 1 I Ù
que ce n'est pas son fruit naturel et qu'elle ne devait pas le porter ' » .
L'assassinat du duc d'Enghien avait peur but immédiat de donner aux Jacobins un gage de rupture avec les royalistes. « Enfin, le voilà des nôtres! », s'écria, dit-on, Bernadotte, en apprenant à son beau frère Joseph ce qui venait de se passer*. Mais cet acte fît plus : il ouvrait entre Bonaparte et les honnêtes gens l'abîme qui, depuis Nivôse, était resté recouvert. Auparavant, sans doute, il comptait des ennemis, mais en même temps de tels mérites, que ses adversaires les plus décidés ne croyaient pouvoir comparer les premières années du Consulat qu'aux meilleures périodes de l'histoire de France, telles que certaines portions du règne de Henri IV,par exemple 3. Après le drame de Vincennes, au contraire, surgirent des adversaires irréconciliables, et la résistance à Bonaparte devint un devoir moral. « Il passa le Bubicon du crime, et de ce jour son malheur fut écrit sur le livre du destin 4 ».
Le mot connu : « C'est pis qu'un crime, c'est une faute », généralement attribué à Talleyrand, est mis par Mma de Staël dans la bouche de Fouché. Celui-ci n'était pas à ce moment à la tête de la police impériale ; il y fut rappelé comme indispensable immédiatement après le crime de Vincennes, car,
1 Chateaubriand, Mémoires cT Outre-Tombe, II, 299.
2 Th. Iung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, II, 431.
3 Duc de Broglie, Souvenirs, I, 33.
* Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII
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lit-on à ce sujet dans Dix années et exil, « Bonaparte revint enfin à Fouché, le seul homme qui put vraiment le seconder, en portant, malheureusement pour le inonde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes » . Metternich a plus tard relevé cette remarque, parce qu'il trouvait qu'elle caractérisait excellemment Fouché l.
Dans le même ouvrage, Mme de Staël mentionne le vote de La Fayette contre l'Empire. Elle était mal informée, 11 avait fait ses réserves contre le Consulat à vie et n'avait pas pris part à l'élection de 1804 2. Elle apprit avec joie qu'immédiatement après le 20 mars Chateaubriand avait remis sa démission. En revanche, Talleyrand, quatre jours plus tard, donna un grand bal K
La dernière lettre de Necker à sa fille exprimait la profonde indignation qu'il éprouvait de l'acte du 20 mars. Rien dans cette lettre ne la préparait à la nouvelle, survenue quelques jours plus tard, de la maladie subite de son père, qui lui fit quitter Berlin en toute hâte. Le 10 avril, Necker mourait à l'âge de soixante-douze ans. Ce ne fut qu'à son retour à Weimar qu'on osa dire à Mme de Staël que son père avait cessé d'exister. On savait là avec quelle douleur on aurait à compter. À l'effroi des assistants, un jour que la poste n'avait pas apporté les lettres
1 * Metternich, Papiers posthumes, III, 446-447. — Th. Iung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, III, 294. — Mme de Staël, Dix années oVexit, lre partie, chap. 15 et 17.
2 La Fayette, Mémoires, V, 198-200, 217.
3 Miol de Melito, Mémoires, II, 159.