‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 57 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME I I

attendues de Necker, Mm6de Staël était tombée sans connaissance. MIle de Gœchhausen fut chargée maintenant de la pénible tâche de lui apprendre toute l'étendue de sa perte ; c'était le 22 avril, anniversaire de sa naissance1. L'état qui s'ensuivit fut tel que le fils de Herder, qui était médecin, affirma n'en avoir jamais vu de semblable 2. Benjamin Constant^ qui dans l'intervalle était retourné en Suisse, et, à la nouvelle de la maladie de Necker, avait couru à Coppet, où il ne trouva plus Necker vivant, revint avec Sismondi en Allemagne. Il avait sincèrement aimé le défunt, qui le payait de retour. Mme de Staël était désormais seule et sur une terre étrangère ; il sentit quel devait être le désespoir, l'isolement de son amie, etil eut un mouvement de sensibilité vraie : a Je veux la voir, la consoler, ou du moins la soutenir. Pauvre malheureuse 3 ! »

A son arrivée à Weimar il la trouva en proie à des convulsions. Il n'essaya pas, comme d'autres, de lui offrir des consolations, mais il partagea sa douleur avec toute la puissance de sympathie qui était en lui.

Elle eut à peine l'énergie nécessaire pour prendre congé par lettre de la duchesse Louise, de la ville qui lui avait été si hospitalière et où « son bonheur avait fini » . Il n'y avait dans tout cela qu'une exagé-

1 Lettere inédite del Foscolo, del Giordano, e délia signora ai Staël a Vincenzo Menti, Livorno, Vigo, 1876, 255. Mme de Staël àMonti, Bologne, 23 janvier 1805.

2 * H. Diintzer, Correspondance de Knebel. Henriette à son frère, 25 avril 1804.

3 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 janvier 1887, 108-109.

ration apparente ; elle se sentait mordue au cœur par une douleur que le temps ne devait plus apaiser complètement. L'insomnie dont elle souffrait et qu'elle chercha plus tard à combattre par l'usage pernicieux de l'opium, date de ces tristes jours.

Au commencement de mai seulement elle put atteindre Zürich, où les époux Necker de Saussure lui amenèrent son second fils. Sa cousine ne parlait pas volontiers plus tard des scènes déchirantes qui suivirent cette réunion, mais elle a raconté que lorsque « l'abattement de la douleur en eut remplacé les grands éclats», Mme de Staël les priait de causer dans la voiture, parce que le bruit des paroles l'aidait à surmonter sa douleur. Elle était accompagnée de Guillaume Schlegel, et, comme pour peu qu'elle fut maîtresse d'elle-même, on la voyait occupée des autres, elle désirait qu'il se montrât à son avantage et lui indiquait en deux mots les sujets qu'il devait traiter. Quand l'entretien s'animait, il arrivait quelquefois que Mme de Staël se lançait tout à coup dans la conversation. Mme Necker de Saussure avait assisté avec Bonstetten aux derniers moments de Necker et put les lui retracer. 11 avait remercié une fois encore tous ses amis et serviteurs pour leur affection, exprimé l'espoir d'être réuni à son épouse bien-aimée, et avait expiré en priant, occupé jusqu'à la fin par la pensée de sa fille. « On ne doit pas la blâmer de n'être pas ici », dit-il ; «je l'ai voulu ainsi ; c'est au cœur d'un père de la juger ». 11 répéta cela plusieurs fois, en ajoutant que dans son cœur du moins elle n'avait jamais été méconnue. Bonstetten a remarqué que,

Page 1