‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 58 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

même dans le délire de la fièvre, il ne revint jamais sur le grand rôle politique qu'il avait joué '.

Ses dernières années et les adieux de son âme n'appartinrent plus à ce monde. Il était devenu un sage chrétien, le père des pauvres, l'ami des opprimés, et sa fille, à laquelle il avait dit un jour qu'il eût désiré être son frère pour pouvoir la protéger jusqu'à la fin 2, trouva de la consolation dans la pensée qu'elle n'était pas seule à le pleurer.

Pendant les premiers temps qui suivirent la mort de son père, une étrange disposition d'esprit s'empara d'elle. Necker avait coutume de dire de sa fille qu'elle était comme les Indiens qui, le matin, détruisent leur cabane, sans savoir où le soir ils trouveront un abri. Mais il la rendait si heureuse, parce qu'il ne contrariait en rien le besoin d'indépendance que réclamait sa nature énergique afin de ne pas s'user en luttes stériles. Il comprenait que vouloir la forcer à organiser sa vie comme tout le monde, c'était par là même nuire à ses facultés et lui imposer une vraie souffrance, et il pensait avec Mme Necker de Saussure m que Mme de Staël domptée n'était plus tout à fait Mmo de Staël » . Elle le récompensa par une confiance aussi tendre que sincère que n'interrompirent ni les séparations, ni les divergences d'opinions. Indécise

1 Mrae Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de ;Vmc de Staël. — * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 205, 207, Genève, 10 et 13 avril 1804. — Mm* o\ Staël, Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. Œuvres" complètes, XVII, 123.

2 Mme de Staël, Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. Œuvres complètes, XVII, 96 et 118.

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dans les petites choses, elle lui demandait conseil en tout, depuis les questions les plus 'insignifiantes, comme le choix d'une robe, jusqu'aux plus importantes et les plus graves. Ce qui prêtait avant tout de la valeur à ce qu'elle avait vu et éprouvé loin de lui, c'était l'espoir de le lui décrire et de le revivre avec lui. Il prenait soin de tout, s'intéressait à tout, et sa participation active à la destinée de sa fille le maintint moralement jeune et robuste en apparence, et donna le change à Mme de Staël sur la santé de son père, vieilli avant läge. Lorsqu'elle l'eut perdu, il lui sembla qu'un vertige s'était emparé d'elle et que tout ce qui l'entourait allait s'effondrer. Elle commença à douter du dévouement de ses serviteurs, de l'obéissance de ses enfants, de la solidité de sa fortune, se perdit dans des soucis d'argent, et répondait, quand sa cousine lui disait, à propos de ces derniers, qu'elle savait bien qu'au fond elle n'y tenait guère, que depuis la mort de son père la terre semblait lui manquer. 11 fallait un acte de courage héroïque pour s'élever au-dessus d'un pareil état, et elle le puisa dans la conviction qu'il était de son devoir de conserver à ses enfants ce que son père avait acquis. Par amour pour eux, elle apprit à gouverner avec un soin minutieux la fortune de trois millions laissée par Necker, sans y comprendre sa créance sur le gouvernement français. A cette question se rapporte une série de lettres adressées par elle à Gouverneur Morris, avec lequel Necker était entré en négociations au sujet de l'acquisition de domaines aux Etats-Unis. M;ne de Staël augmenta ces placements d'argent, pé-

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