CHAPITRE DEUXIEME I
nétrée qu'elle était de l'incertitude de la situation dans sa patrie, « depuis que l'arbitraire seul y régnait l » . Déjà alors elle songeait à traverser une fois l'Océan. « Si j'avais vingt ans au lieu de quarante, je le ferais et irais vous visiter », écrivait-elle à Morris. « Ne me croyez-vous bon qu'à tenir compagnie aux jeunes dames ? », répliqua celui-ci. « Je vous prie d'être persuadée du contraire et de croire que les années raisonnables seules devraient être aussi celles consacrées aux voyages... Je dois vous avertir que tous ne trouveriez pas ici ce que l'habitude vous a rendu indispensable. Partout on reconnaîtrait la bonté de votre cœur ; mais très peu de gens parmi nous sont à votre hauteur intellectuelle, et nous ignorons les agréments de la bonne société française, quoique nous ayons plus de goût pour eux que nos froids ancêtres les Anglais. .. Bâtir des châteaux en l'air a été toujours et partout un amusement ; vouloir bâtir des châteaux en l'air en Amérique serait une mauvaise spéculation, car le travail est trop cher. Mais passer quatre à cinq mois de belle saison dans ce pays neuf et qui se développe rapidement, séjourner aussi longtemps à Philadelphie ou à New- York et employer le reste de l'année à voyager, cela me paraîtrait un genre de vie conforme à la raison 2 ».
Ni alors ni plus tard elle ne réalisa son projet de voyage aux Etats-Unis. Mais l'habile administration
1 Jared Sparks, Life of Gouverneur Morris, III, 110, 111, 121, 182, 207.
2 Jared Sparks, Life of Gouverneur Morris, 210, 220, 236,
de sa fortune permettait à Mme de Staël de venir largement en aide aux autres, et Mme Necker de Saussure affirme qu'elle le fit. Guillaume Schlegel en eut la preuve, a Vous me blessez en me parlant d'affaires d'argent avec cette régularité », lui écrivait-elle au plus fort des anxiétés de l'année 1813 ; « vous savez que tout mon bonheur dans ce monde consiste à vous recevoir chez moi. Quand vous prenez de l'argent, c'est comme si vous me disiez : je reviens. Ainsi ne vous gênez pas et si vous voulez une autre lettre de crédit, mandez-le moi smis gêne et songez que c'est une déclaration d'attachement de tirer sur moi ' ».
D'après Sainte-Beuve, qui put encore interroger à ce sujet des hôtes de Coppet, il régnait là, au milieu d'un va-et-vi»mt perpétuel, des habitudes d'ordre unies au confort que donne la richesse, sans que celle-ci dégénérât jamais en prodigalité 2. La maîtresse de la maison était, en ce qui la concernait, si simple et si facile à contenter, que seulement après la publication de Corinne elle se procura un bureau convenable. « J'ai bien envie d'avoir une grande table », dit-elle alors à sa cousine, « il me semble que j'en ai le droit à présent ». Jusque-là elle écrivait comme elle pouvait, à l'angle d'une cheminée ou
i Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël. — * A. G Schlegel, Correspondance inédite, Bibliothèque de Dresde. Mme de Staël à A. W. Schlegel, Londres, 25 septembre 1813.
2 Sainte-Beuve, Portraits de femmes : Mme de Staël. — Petit-Senn, Le château de Coppet. Revue Suisse, 1854, XVII,