‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 60 sur 341 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

sur ses genoux, par égard pour son père, qui n'avait jamais désiré qu'elle embrassât la carrière littéraire. « Elle retrouvait à volonté le cours et le mouvement de ses idées; il n'y avait point de hasard dans sa verve, et elle eût écrit dans tous les moments ses pages les plus éloquentes ; on pouvait remarquer en elle la double faculté de ne point perdre de vue un objet et de n'en être point trop préoccupée... Je n'ai jamais compris où elle prenait du temps pour méditer ses ouvrages... Une fois, à Genève, il m' arriva de lui dire : Mais vous, qui dormez toute la nuit et qui agissez ou causez tout le jour, quand avez-vous donc songé à cette ordonnance ? — Eh mais ! dans ma chaise à porteurs, me répondit-elle en riant. Or, cette chaise à porteurs, elle n'y était jamais plus de cinq minutes ' » . Si elle avait un grand besoin de mouvement moral, l'exercice corporel ne lui était nullement nécessaire. Elle n'avait pas d'habitudes tenaces et presque pas de besoins matériels. Sa chambre, à Coppet, n'était pas plafonnée, et on y voyait les poutres. Un jour qu'on lui faisait remarquer la chose : « Voit-on les poutres? », dit elle ; « je n'y avais jamais pris garde. Permettez que cette année, où il y a tant de misérables, je ne me passe que les fantaisies dont je m'aperçois ». Le seul luxe auquel elle mît du prix était la facilité de loger ses amis chez elle et de donner à dîner aux personnes qu'elle avait envie de connaître. « J'ai pris un cuisinier qui court la poste », disait-elle; « n'est-ce pas

i Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mm* de Staël.

là exactement ce qu'il me faut pour donner à dîner au débotté dans toute l'Europe? ». Il est touchant de la voir, elle si généreuse envers les pauvres, s'occuper tout particulièrement de ceux qui succombaient sous le poids de la vieillesse et des privations, parce qu'ils lui rappelaient son père.

Un vieillard de sa connaissance, très vraisemblablementle baron danois de Vogt,s'étantcomportéd'une manière pusillanime à son égard, elle en éprouva une douleur extraordinaire. «Je ne suis pas raisonnable », dit-elle à sa cousine, « mais que voulez-vous? il était bon, il était vieux, il était là assis à ma table, je dérangeais mes heures pour lui, et tout cela me remue le cœur » .

La mémoire de son père se tranfigura pour Mme de Staël en celle d'un consolateur et d'un protecteur, en la présence duquel elle vécut constamment. Elle se sentait protégée, consolée, secourue par lui, l'invoquait dans ses prières et lui imputait les événements heureux de sa vie. A cet amour profond et unique elle éleva un monument, la biographie de Necker, qui littérairement appartient à ce qu'elle a écrit de meilleur, bien qu'elle ait moins songé, dans ce travaif que dans tout autre, aux pures qualités de forme et se soit même efforcée de rester dans l'ombre afin de concentrer toute la lumière sur l'objet de son culte. Pour y arriver d'autant plus sûrement, elle réussit à effectuer ce qui était le plus contraire à la nature de son talent : elle réprima son sentiment qui débordait, et parvint à parler de Necker avec retenue. L'émotion intérieure qui pénètre ces pages agit

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