CHAPITRE PREMIER l
un autre cœur que son cœur à elle ». Ce qui l'avait si puissamment empoignée dans ce livre, c'était d'y trouver la trace d'une expérience semblable1.
Le Premier Consul avait pris soin d'assurer à Mmo de Staël un succès d'un autre genre. Il avait fait interdire Delphine par l'Electeur de Saxe. Les libraires ne pouvaient suffire aux demandes de ce livre, dont il avait paru trois traductions allemandes, car l'interdiction de l'Electeur se limitait à la vente à Leipzig et la favorisait partout ailleurs \ Gœthe ne donna pas suite à son dessein d'écrire sur ce roman, mais il en parle comme d'une production faisant honneur à l'époque.
Ce fut donc précédée de l'inévitable cortège de sympathies et d'antipathies contre lesquelles la passivité même la plus complète ne protège guère en ce monde, que Mme de Staël arriva à Weimar le 13 décembre 1803, « le soir, à la lumière, à quatre heures et demie », comme Henriette de Knebel ne manque pas de le remarquer à son frère Charles, avec cet intérêt pour le menu détail qui distingue les provinciaux.
Mme de Staël alla habiter la maison de la comtesse Werthern, qui passait pour être hantée. Les revenants l'épargnèrent, mais un soir elle trouva ouvertes toutes les portes qu'on avait fermées et elle appela ses gens, craignant les voleurs. Elle assura le lende-
1 * Ludmilla Assing, Vie sentimentale de Rahel, 1-18, et
2 * J. F. Reichardt, Lettres confidentielles de Paris, I, 473, III, 14-16. — * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 171.
main que ses domestiques allemands avaient parlé comme les chœurs de la Fiancée de Messine 1 .
L'impression première produite dans la ville classique par la visite de Mme de Staël fut incontestablement celle qu'éprouverait une fourmilière troublée tout à coup dans son activité habituelle. Le signal du mécontentement fut donné par Schiller. La voyageuse était encore à Francfort, qu'il écrivait à Gœthe, à Iéna : « Nous pouvons nous attendre à voir bientôt ici Mme de Staël. Si elle comprend l'allemand, je ne doute pas que nous en ayons raison ; mais lui expliquer notre religion en termes français et lutter contre sa volubilité native, c'est là une tâche trop rude. Vous ne vous tireriez pas aussi facilement d'affaire que Schelling avec Camille Jordan, qui venait à lui tout rempli de Locke. — Je méprise Locke, dit Schelling, et son adversaire se tut2». Le jour de l'arrivée de Mme de Staël, Gœthe, dont Charles-Auguste désirait très vivement le retour, écrivait sur un ton tout aussi peu avenant : « Il était à prévoir que, Mme de Staël arrivant à Weimar, on m'y rappellerait. Je m'étais consulté d'avance pour n'être pas pris à l'improviste et avais décidé de rester ici. J'ai juste assez de forces physiques, dans ce vilain mois surtout, pour suffire à la besogne difficile que j'ai le devoir de mener à bien... Si Mme de Staël veut venir
1 * H. Düntzer, Correspondance de Knebel avec sa sœur Henriette, -1774-1813. Henriette Knebel à Charles, 7 janvier
2* Schiller et Gœthe, Correspondance, II 2, Berlin, -1870. A Gœthe, 30 novembre 4803.